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Full text of "De la composition des paysages, ou, Des moyens d'embellir la nature autour des habitations, en joignant l'agréable à l'utile"

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Tr*àul Grinke 



' I 



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I 



http://www.archive.org/details/compositiondespaOOgira 






o Q o o s 

il il SLxJ 



DES 



P AYS AGES, 



DE LA COMPOSITION 

DES 

o u 

Des moyens d'embellir la Nature autour des 
Habitations j enjoignant l'agréable à rutile. 



Par R, L, GÉRARDIN ^Mejhe de Camp de 
Dragons , Chevalier de V Ordre Royal & Militaire 
de S, Louis y Vie*' d^ Ermenonville* 



Ahappi rural feat of différent views. 
Un féjour heureux , & champêtre y d'un afpecl varié» 

MiLTON, defiriptiofi du Paradis Terrefire, 

A GENÈVE, 

Etfe trouve A Pa ris , 

Chez P. M. Delaguette , Libraire- Imprimeur ;, 
rue de la Vieille -Draperie. 



^<î^ 



M. D C C. L X X V I I, 






J FIS 

\y ES Feuilles étoient imprimées 
dès le commencement de Vannée 
lyyô ; elles alloient paroitre , 
lorfque les circonfiances en fuf- 
pendirent alors la publication. 
Plufieurs Ouvrages ont paru 
depuis fur plufieurs fortes de 
Jardins ; mais ici on traite 
principalement des Campagnes , 
de leur embellijfement , de leur 
culture y& de leur fubfiflance ; & 
fi l'on Je détermine à réimprimer 
aujourd'hui ces mêmes Feuilles , 

a iij 



vj A VIS. 

cejl que le plus beau Jpeclacle 
de la Nature , ferait fans doute 
celui de Campagnes heureufes. 

Les difcours font épuifés , Vef 
prit efl devenu inoins rare que le 
fens commun ; il ny a plus que 
la nouveauté qui puiffe frapper 
les hommes. Le moment où , à 
Jorce de s'en écarter y ce quily a 
déplus nouveau pour eux y c'est 
L A Na tu RE y efl le montent de 
les y ramener y en les conduifant 
à en connoitre y & à enfentirtous 
les charmes. Fuiffent le tems & 
des mains plus habiles , achever 
ce que V Auteur naura fait ici 
u ébaucher ! 



INTRODUCTION» 

VJn jardin fut le premierbienfait 
de la Divinité , le premier féjour 
de rhomme heureux ; cette idée 
confacrée depuis chez tous les 
Peuples , fut Finfpiration même 
de la Nature , qui indique à 
l'homme le plaifir de cultiver 
fon jardin , comme le moyen le 
plus fur de prévenir les maux 
de Famé, 6c du corps. Si je puis 
à mon tour indiquer quelques 
moyens de joindre à cet exercice 
falutaire , un intérêt de compo- 
iîtioo y qui puifle occuper F efprit 

aiv 



viij INTRODUCTION. 

Se rimagination ; peut-être aurai-? 
je rendu quelque léger fer vice à 
mes femblables, fur-tout lorfqu il 
efl: devenu fi difficile dans lage 
de raifon , de trouver quelque 
chofe de mieux à faire , que de 
cultiver fon jardin. 

Chez les Peuples anciens où 
TArchiteiflure étoit dans toute fa 
gloire y lorfque les Palais & les 
Temples répandus jufques dans 
les Campagnes, imprimoient fur 
tout leur pays un caraélere de 
majefté , nous ne voyons pas 
qu'ils aient jamais cherché à 
rendre leurs jardins remarqua- 
bles, autrement que par îa gran- 



INTRODUCTION, ix 

deur & la prodigalité de la dé- 
penfe. Les délicieux afyles de U 
nature y furent méconnus ; l'art 
fut déployé par -tout avec et 
tentation , & l'étalage de la ma-^ 
gnificence fut feul en droit de 
leur plaire ; tant la vanité aveugla 
de tous les tems les hommes fur 
leurs vrais plaifirs , comme le 
préjugé fur leurs vrais intérêts. 

Le fameux le Notre y qui fleu- 
lilToit au dernier fiécle , acheva 
de maflacrer la Nature en affu- 
jettiffant tout au compas de 
FArchitefte ; il ne fallut pas 
d'autre efprit que celui de tirer 
des lignes , & d'étendre le long 



X INTRODUCTION. 

d une règle, celles des croifées du 
bâtiment ; auflî-tôt la plantation 
fuivit le cordeau de la froide 
limétrie ; le terrein fut applati 
à grands frais par le niveau de 
la monotone planimétrie ; les 
arbres furent mutilés de toute 
manière , les eaux furent enfer- 
mées entre quatre murailles ; la 
vue fut emprifonnée par de triftes 
maflîfs; & l'afpeâ: de la maifon 
fut circonfcrit dans un plat par- 
terre découpé comme un échi- 
quier , où le bariolage de fables 
de toutes couleurs , ne faifoit 
qu éblouir & fatiguer les yeux : 
^uffî la porte la plus voifine^ 



INTRODUCTION, xj 

pour for tir de ce trifle lieu, fut- 
elle bientôt le chemin le plus 
fréquenté. 

On n'avoit point un parc pour 
s'y promener, & l'on s'entouroit 
à grands frais dune enceinte 
d'ennui ; on fe féparoit , par un 
obftacle intermédiaire^de la Cam- 
pagne ; tandis que par un inftind: 
fecret , on s'emprelFoit d'aller la 
chercher , quelque brute qu'elle 
pût être , de préférence à toutes 
les allées bien droites , bien ra^ 
tiflees, & bien ennuyeufes. 

Parmi tous les Arts libéraux 
qui ont fleuri avec tant d'éclat 
à différentes époques ; tandis que 



xij INTRODUCTION: 

les Poëtes de tous les âges ^ que 
les Peintres de tous les fiécles 
repréfentoient les beautés & la 
fîmplicité de la Nature dans les 
Peintures les plus intérefiantes , 
il eft bien furprenant que quel- 
qu'homme de bon fens ( car 
c'eft du bon fens que le goût 
dépend ) n'ait pas cherché à 
réalifer ces defcriptions & ces 
tableaux enchanteurs , dont tout 
le monde avoit fans cefïè le 
modèle fous les yeux, & le fen- 
timent dans le cœur. Il eft bien 
étonnant qu'on n'ait pas vu fe 
former l'art d'embellir le pays 
autour de fon Habitation ; en ua 



INTRODUCTION, xiij 

mot , de développer , de confer- 
ver , ou d'imiter la belle Nature, 
Cet art peut néanmoins devenir 
un des plus intérelTans ; il eft 
à la Poéfîe & à la Peinture , ce 
que la réalité efl à la defcription ^ 
& l'original à la copie. 

Un tel Art ne doit -il donc 
|>as être un amufement recom- 
mandable ? Ses comportions oc- 
cupent l'efprit ; fon eflfet doit, 
■en charmant l'œil , répandre la 
férénité dans l'ame ; & par-tout 
où ce genre fera introduit , la 
Nature doit fourire avec toutes 
les grâces de fon élégante fim- 
plicité , paroi tre toujours pi- 



xiv INTRODUCTION. 

quante par fes variétés infinies ^ 
& déployer par -tout des char- 
mes , dont tout être fenfible ne 
fe raflafiera jamais. 

D'après quelques expériences^ 
& fur-tout d'après mes fautes, je 
vais tâcher d'indiquer ici quel- 
ques moyens , pour éviter les 
principales erreurs , dans lefquel- 
les l'inexpérience , le défaut de 
comparaifon, & celui de princi- 
pes , poui^roient facilement en- 
traîner. 



DES PAYSAGES 



ERRA TA. 

"JPag. 6 lig. 5 5 au lieu de contourne lifez contourné 
Pag. 23 à la dern. lig. au lieu ^^'inclination life:^ 

inclinaifon 
Pag. 2p lig. i^,au lieu de le life^ la 
Pag. 57 lig. 12 , ûM lieu de vous mettre en querelle 

life^ établir une querelle 
Pag. 61 aux derniers mots de la page , au lieu 

/un jardin , life^^ àts promenades. 
Pag. 113 lig. 13 , efface:;^ la & life:^ à compofer 
Pag. 128 lig. 4, life^ en nous retraçant les fcenes 

Arcadiennes , 




DES PAYSAGES 



V 



DE LA NATURE CHOISIE. 



^sçSJs^ 



=.♦ 



CHAPITRE PREMIER, 

'Dans lequel on tâchera de fixer enjin 
les idées entre un Jardin , un Pays , 
& un Payfage, 

il L eft impoflTible de s'entendre fur ce qu'on 
veut faire , Ci l'on ne commence avant tout , 
par s^entendre fur ce qu'on veut dire. Depuis 
un tems on a beaucoup parlé de jardins ; 
mais dans le fens ordinaire, le mot jardin 
préfente d'abord l'idée du» terrein enclos, 

A 



2 DE LA Composition 

alligné , ou contourné d'une manière ou 
d'une autre. Or, ce n'eft point-là du tout 
le mot du genre que j'entreprens de pré- 
fenter , puifque la condition exprelTe de 
ce genre , eft précifément qu'il ne paroifle 
ni clôture , ni jardin ; car tout arrangement 
afFedé , ne peut produire que l'effet d'un 
plan géométrique , d'un plateau de def- 
fert , ou d'une feuille de découpures , & 
ne peut jamais préfenter l'effet pittorefque 
d'un tableau ou d'une belle décoration. 

Il ne fera donc ici queflion ni de jardins 
antiques , ni de jardins modernes , ni de 
jardins Anglais j Chinois ^ Cochinchinoii y 
ni de divifions Qn jardins , parcs , fermes ou 
pays ; ni d'exemples de tel ou tel lieu , 
parce que les exemples ne conduifent qu'à 
faire des copies j je ne traiterai que des 
moyens d'embellir , ou d^enrichirla nature, 
dont les combinaifons variées à l'infini , 
ne peuvent être clalfées, & conviennent éga- 
lement à tous les tems & à toutes les Nations. 



DES Paysages. ^ 

Mais , fi d'un côté toute afFedation doit 
être écartée, de l'autre le défordre Ôc le 
caprice ne font pas plus fuffifans pour 
compofer un beau tableau fur h tendu que 
fur la toile. 

Il eft d'autant plus néceflaire avant de 
travailler dans ce genre, de l'avoir médité 
long-tems d'après un véritable point d'appui ^ 
que fans cela on ne peut manquer d'être 
conduit facilement à tout confondre , & 
à culbuter à grands frais du terrein à tort 
& à travers. 

Si dans la peinture , où la difpofition 
de tous les objets dépend de la feule ima- 
gination du Peintre , où fon tableau n eft 
afTujetti qu'à un feul point de vue , où 
l'Artille eft le maître des phénomènes du 
Ciel , des effets de la lumière , du choix 
des couleurs & de l'emploi des accidens 
les plus heureux , la belle ordonnance d'un 
payfage eft néanmoins une chofe fi rare ôc 
fi difEcile ; comment pourroit-on fe figurer 

Aij 



$ D E L A C O M PO SI T I On 

que dans . l'ordonnance d'un vafte tableau 
fur le terrein , où le Gompofiteur, avec les 
mêmes difficultés pour l'invention , ren- 
contre à chaque inftant dans r exécution , 
une foule d'obftacles qu'il ne peut vaincre 
qu'à force de refTources , d'imagination âf 
d'expérience, Ôc par une affiduité ôc un travail 
foutenu i comment pourroit-on, dis -je, 
fe figurer qu'une pareille cûmpofition puiffe 
être didée par la fantaifie , abandonnée au 
hafard ou à un Jardinier , ôc conduite fans 
principes , fans réflexions , fans plan ôc fans 
deffeins ? Il en feroit précifément comme 
de cet ivrogne , qui , en jettant au hafard 
des couleurs contre une muraille , s'ima- 
ginoit faire un tableau. 

La fimétrie eft née fans doute de la 
parelfe ôc de la vanité. De la vanité : en 
ce qu'on a prétendu afTujettir la nature à fa 
maîfon , au lieu d'afTujettir fa maifon à la 
nature ; ôc de la parefTe en ce qu'on s'efl 
contenté de ne travailler que fur le papier 



DES Paysages. s 

qui fouffre tout, pour s'épargner la peine de 
voir & de combiner foigneufement fui 
le terrein , qui ne fouffre que ce qui lui 
convient : de-là tous les afpeds de l'ho- 
rizon ont été facrifîés à un feul point , ce- 
lui du milieu de la maifon. Toutes les conf- 
truâions déterminées fur ce point milieu , 
ont été privées par-là de toutes les dimen- 
fions des corps folides , pour ne plus pré- 
fenter que des furfaces fans épaiffeur & 
fans variété de formes ; tous les objets ont 
été réduits à une feule ligne , 6c tous les 
terreins à Id. platitude d'une feuille de papier. 

Le majeftueux ennui de la (îmétrie a fait 
tout d'un coup fauter d'une extrémité à l'autre. 
Si la fimétrie a trop long-tems abufé de l'or- 
dre mal entendu pour tout enfermer, l'irré- 
gularité a bientôt abufé du défordrc , pour 
égarer la vue dans le vague & la confufion. 

Le goût naturel {a) z conduit d'abord à 

(a) Le goût naturel eft fouvent le meilleur juge des 
chofes faites ; mais peur les bien faire il faut de» con- 

A iij 



i^ DE L A CO M P O S I T I ON 

penfer , que pour imiter la nature , il fuf- 
fifoit , comme elle , de profcrire les lignes 
droites , ôc de fubftituer un jardin contourne 
à un jardin quarré. On a cru qu'on pour- 
roit produire une grande variété à force 
d'entafTer dans un petit efpace les pro- 
ductions de tous les climats , les monuments 
de tous les fiécles^ & de claquemurer , pour 
ainfi dire , tout l'Univers. On n'a pas fenti , 
que quand bien même un mélange aufli 
difparat , pourroit ofirir quelques beautés 
dans les détails, jamais dans fon enfemble, 
il ne pouvoit être naturel ni vraifemblable. 
Si l'on a voulu enfuite fe rapprocher da- 
vantage de la fimplicité, on s'eft perfuadé 
qu'il ne falloit que rendre feulement la 
liberté à la nature , en plaçant tout au ha- 
fard ; & l'on n a pas fongé qu'en parfemant 
des arbres par petits paquets , ôc qu'en épar- 
pillant différens objets , fans perfpedive , 

jinifîances approfondies & de la pratique , fans quoi on 
n'arrive au vrai qu'à force d'erreurs. 



DES Paysages. 7 
ni convenance , on ne pouvoit jamais pro- 
duire qu'un effet vague & confus. Si la 
nature mutilée & circonfcrite , eft trifte & 
ennuyeufe , la nature vague ôc confùfe 
n'offre quun pays infipide ; & la nature 
difforme , n'efl qu'un monflre ; ce n eft donc 
qu'en la difpofant avec habileté , ou en 
la choififfant avec goût , qu'on peut trouver 
ce qu'on a voulu chercher ; le véritable 
effet de Paysages intéressans. . 

Voilà le mot ; paffons aux principes. 

La Peinture 6c la Poëfie , ont pour objet 
de préfenter les plus beaux effets de la 
nature ; l'art de la bien difpofer , de l'em- 
bellir, ou de la bien choifir, ayant le même 
but , doit par çonféquent employer les mê- 
mes moyens. 

Or , c'eft uniquement dans F effet pit- 
torefque qu'on doit chercher la manière 
de difpofer avec avantage, tous les objets 
qui font deftinés à plaire aux yeux ; car 
l'effet plttorefque confifte précifément dans: 

A iv 



8 DE LA Composition 

le choix des formes les plus agréables, 
dans l'élégance des contours ^ dans la dé- 
gradation de la perfpe£t:ive ; il confifte à 
donner , par un contrafte bien ménagé d'om- 
bre & de lumière , de la faillie , du relief 
à tous les objets , & à y répandre les char- 
mes de la variété , en les faifant voir fous 
plufieurs jours, fous plufieurs faces & fous 
plufieurs formes ; comme aufli dans la belle 
harmonie des couleurs , & fur - tout dans 
cette heureufe négligence , qui eft le ca- 
ractère diftindif de la nature ôc des grâces. 

Ce n'eft donc ni en Architede , ni en 
Jardinier , c'eft en Poëte & en Peintre , 
qu'il faut compofer des payfages , afin d'in- 
térelTer tout à la fois , l'œil ôc l'efprit. 



^% 



DES Paysages. ^ 

i 

CHAPITRE IL 

De VEnfembley 

M . 'effet pîttorefque , & la belle nature y 
ne peuvent avoir qu'un même principe , 
puifque l'un eft l'original & l'autre la copie. 
Or , ce principe ; c'eft que tout soit 

ENSEMBLE, ET QUE TOUT SOIT BIEN LIÉ.. 

Toute difcordance dans la perfpeQive , 
ainfi que dans l'harmonie des couleurs , 
n'eft pas plus fupportable dans le tableau fur 
le terrein , que dans le tableau fur la. 
toile. 

L'objet efifentiel eft donc de commencer 
par bien compofer le grand enfemble, & 
les tableaux pour l'habitation , de tous les 
côtés où fe dirigent les principales vues ; 
je dis les principales vues, car 11 vous ob- 
tenez d'un côté un payfage intérelTant , 



10 DE LA Composition 
de l'autre une avenue en ligne droite qui 
barre l'afped du pays , une grille févere 
qui enferme comme dans un cloître & 
Taridité d'une cour pavée , vous de- 
viendront bientôt des objets 'infuppor- 
tables. La maifon eft le point de la 
réfidence : c'eft celui ou le repos, & les in- 
tervalles de la converfation, donnent le plus 
de loifir aux yeux de fe promener. La na- 
ture, » ( dit un homme dont chaque mot 
» eji unfentiment ) la nature fuit les lieux 
» fréquentés ; cefi au fommet des monta- 
» gnes j au fond des forêts ^ dans les ifles 
y) défertes j quelle étale fes charmes les 
» plus touchans ; ceux qui V aiment ^ £t 
» ne peuvent l'aller chercher fi loin , font 
» réduits à lui faire violence , & â la forcer 
» en quelque forte à venir habiter parmi 
» eux j (S* tout cela ne peut fe faire fans 
» un peu d'illufion «. C'eft donc autour de 
l'endroit qu'on habite , qu il faut conduire 
la nature à venir habiter ; c'eft à l'endroit ^ 



DES P A Y S A C E S. Il' 

OÙ on peut en jouir le plus fouvent, 
qu'il faut l'engager à répandre le plus de 
charmes. 

Le premier coup d'œil de la magnificence 
peut quelquefois éblouir ôc furprendre ; 
l'efièt au contraire de la nature , c'eft de 
ne point furprendre ; mais plus on la voit, 
plus elle paroît aimable ; ôc les douces fen- 
fations que fon afpe6l produit , par une 
analogie que tout homme ne peut man- 
quer d'éprouver, font infenfiblement paf- 
fer jufqu à l'ame , des imprefTions volup- 
tueufes & touchantes. 

D'ailleurs quelle n-ragnifîcence humaine 
pourroit être comparée au grand fpedacle 
de la nature ? Lorfque vous ceflerez par 
les longues lignes droites , ôc la trifte clô- 
ture de vos murailles de charmille , de 
vous priver de la vue du ciel ôc de la terre , 
c'eft alors que vous verrez fe déployer dans 
toute fa majefté la voûte azurée des Cieux ; 
les brillans phénomènes de la lumière 



li DE LA Co MPOSIT I ON 

viendront fans cefTe embellir le fpeflacle ; 
chaque nuage variera tous les tons de 
couleur du tableau : & fi les rayons du 
Soleil , par une oppofition plus fenfible da 
Fombre & de la lumière , viennent jetter 
tin nouveau piquant fur les teintes de la 
verdure ; on fe fent auffi-tôt entraîner dans 
une promenade où rien n'offre l'idée de la 
prifon y où ce qu'on voit engage fans ceffe , 
& prévient favorablement pour ce qu'on 
ne voit pas. 

L'unité eft le principe fondamental de 
la nature, ce doit être celui de tous les 
Arts. Dans tout ouvrage où l'attention fe 
partage , adieu l'intérêt ; il en feroit ainfî 
que de plufieurs tableaux fur la même toile , 
ou de décorations difparates fur un même 
théâtre , comme lorfque vous voyez à l'O- 
péra l'Enfer monter , tandis que l'Elifée 
s'abyme. 

Tous les objets qui peuvent être ap- 
perçus du même point , doivent être en- 



DES Paysages. if 

tiérement fubordonnés au même tableau ; 
n'être que des parties intégrantes du même 
tout, ôc concourir par leur rapport & leur 
convenance, à l'effet & à l'accord général. 

C'efl donc d'abord fur l'enfemble , ou le 
plan général qu'il convient de réfléchir 
mûrement : les erreurs à cet égard peuvent 
imprimer fur tout l'ouvrage des taches inef 
façables. 

Avant de mettre la main à l'ouvrage , 
commencez par bien connoître le pays 
qui vous environne , & par vous afTurer 
du terrein néceffaire à l'exécution de vo- 
tre projet {a). 

Gardez - vous de commencer par les 



(a) Si vous éprouvez à cet égard des obftacles dans un 
point , vous pouvez toujours en chercher un autre ; parce 
que ce genre qui vous donne le choix de tous les afpe<^4 
de l'horizon , vous préfente bien plus de facilités pour 
vos points de vue & vos communications de promenades , 
que l'allignement forcé qui vous aftreint au point milieu 
& à la ligne direde. 



i4 DE LA Composition 
détails , & de vouloir conferver particulière- 
ment des chofes déjà faites , (î elles devien- 
nent incompatibles avec ladifpofition géné- 
rale ; mais fur-tout ne manquez pas de faire 
vous-même , ou de faire faire le tableau de 
votre plan. Quand je dis le tableau de votre 
plan , vous fentez bien que le tableau d'un 
payfage ne peut être inventé , efquiffé, 
defliné , colorié , retouché par aucun autre 
Artifîe que le Peintre de Payfages ; mais 
de fon côté , gare la routine de l'école , 
ou les écarts de l'imagination. Prendre ce 
que le pays vous offre ; fçavoir vous paffer de 
ce qu'il vous refufe , vous attacher fur-tout à 
la facilité & à la fimplicité de l'exécution : 
voilà la régie de votre tableau. Vérité et 
Nature : Meilleurs les Artiftes , voilà vos 
maîtres , ôc ceux du fentiment. 

Je fuppofe que vous avez commencé par 
bien parcourir votre pays , par en bien 
connoître les points les plus intéreiïans , & 
la pofiTibilicé d'y communiquer ou d'en tirer 



DES Paysages. i^ 

parti 5 foit dans l'enfemble , foit dans le» 
détails ; alors faites -vous accompagner du 
Peintre ; fi du point du fallon vous éprouvez 
des obftacles à la vue , montez fur le haut 
de la maifon ; delà choififlez dans le pays 
les fonds & les lointains les plus intéreflans , 
& voyez à conferver , foit en conftru£tions , 
foit en plantations déjà faites , tout ce qui 
pourra entrer dans la compofition de votre 
tableau; qu'enfuite le Peintre fafle une ef- 
quille , dans laquelle il compofera les dc^ 
vants d'après les fonds donnés par le pays. 
Un Décorateur habile tel que Servandoni, 
qui auroit été obligé de compofer les cou- 
iifles de devant fur un fond de décoration 
qui lui auroit été donnée, eût été fans doute 
capable de produire dans le peu d'efpace 
d'un théâtre , l'illufion d'une perfpedive 
très-étendue ; de même il ne faut pas tou- 
jours un grand terrein , ni une grande dé- 
penfe pour faire les devants d'un grand ta- 



i6 DE LA Composition 
bleau ; il fufïit pour cela que les difTérens 
plans (a) foient bien difpofés & bien fentis , 
& que l'étendue de la perfpedive foit pro- 
portionnée à l'importance ôc à la mafle du 
bâtiment de l'habitation. Plus la maifon eft 
grande , plus elle exige une vafte décou» 
verte dans fon enfemble , ôc par conféquent 
plus il y a de terrein ôc de chofes perdues 
pour l'agrément dans les détails ; une petite 
maifon au contraire peut profiter de tout , 
fe pafler même de lointains , ou du moins 
s'en faire aifément fur fon propre terrein, 
puifqu'il eft poflible d'en produire même 
dans un bois , par le feul effet des coups 
de jour bien ménagés. Un payfage entière- 
ment bocage pourroit à la rigueur lui fu^ 
fire, ôc lui procurer, bien plus à portée, 
une multitude de détails ^ d'ombrages ôc 
— ■ ■ .M-i 

(^) On appelle PLANS , en terme de Peinture , ce 
que l'on appelle fur un théâtre couliiTes ; c'eft ce qui 
fert à donner l'efFet à la perfpedive. 

d'azyles 



DES P A Y S A Ô Ê S. 17 

d'afyles charmans. En cela, comme en toute 
autre chofe , que d'avantages pour la mé- 
diocrité fur la fplendeur ! 

Vous commencerez donc par faire votre 
efquifle au crayon , ce qui vous laifTe la 
facilité d'effacer , 6c de fubftituer. Vous tâ- 
cherez même que cette efquiffe ne foit 
qu'un fimple trait , & ne préfente d'abord 
que les formes principales des objets , & 
la difpofition générale des grandes maffes 
de votre enfemble. Un deffein bien fini 
ne manqueroit pas de vous féduire par 
l'agrément de la touche d'un habile Artifte j 
vous vous détermineriez d'après un deffein 
dont vous ne réuffiriez peut - être pas à 
' obtenir l'effet dans la nature , & il vaut bien 
mieux avoir à gagner qu'à perdre dans 
l'exécution. 

Lorfque l'efquiffe de votre enfemble 
fera faite , alors vous réfléchirez , vous 
concerterez , vous difcuterez avec des gens 

B 



i8 DE LA Composition 
de goût rordonnance générale de la dif- 
pofition qu elle vous préfente , & toujours 
avec l'objet d'atteindre l'idée la plus facile 
& la plus fimple ; car encore un coup , c'eft 
toujours la meilleure ; mais le malheur , 
c eft qu'elle eft prefque toujours la dernière 
à fe préfenter. 

Lorfque d'après l'efquifle votre plan fera 
déterminé, que la facilité de l'exécution vous 
en fera démontrée , c'eû alors que d'après un 
delTein plus arrêté & plus fini , l'Artifle 
pourra peindre le tableau : Dans une com- 
pofition importante , il ne fufîiroit pas d'a- 
voir le trait de votre tableau , le coloris 
feu! vous fera bien fentir l'effet de la perf- 
peâ:ive , la difpofition des différents plans , 
la jufte proportion des objets, la dégradation 
des couleurs , le cara£lere & la forme qu'il 
faudra donner à vos bâtiments , & vous 
indiquera le choix des arbres convenables 
à l'effet des maifes principales de vos plan- 
tations. 



DES Paysages. i9 

Si vous voulez faire quelque chofe de 
grand , n'allez pas regarder à la petite dé- 
penfe de quelques tableaux qui vous res- 
teront pour vous rappeller encore dans 
votre cabinet les charmes de la campagne. 
Il vous en coûtera bien davantage pour 
des variations & des retouches continuelles 
fur le terrein , aufll fatiguantes que dif- 
pendieufes , auxquelles vous n'échapperez 
jamais fans ce point d'appui. Je fçais ce 
qu'il m'en a coûté pour n'avoir pas pris 
d'abord ce parti du côté du nord de ma 
maifon. 

Si pour un jardin fymétrique oii Ton 
n'employé que la ligne droite , il a tou- 
jours fallu compalTer un plan géométral ; 
fi pour toute efpece de jardins contournée 
cil il ne s'agit que de découper le terrein , 
encore eft-il néceflaire de drefler aupara- 
vant une efpece de carte géographique, 
pour en tracer les contours \ à plus forte 

Bii 



20 DE LA Composition 
raifon lorfqu il s'agit de mettre en oeuvre 
toutes les lignes , & tous les objets de la 
nature , lorfque des remuemens de terre , 
des cours d'eau , & des conftru£lions pitto- 
refques , doivent être déterminées dans un 
vafte tableau , dont l'exécution fur le ter- 
rein doit être faite au premier coup , parce 
que rien ne s'y efface impunément : je penfe 
que vous devez fçavoir dès - à - préfent à 
quoi vous en tenir , fi jamais des gens qui 
ne feroient capables , ni d'inventer , ni de 
dellîner , cherchoient à vous en impofer 
par de pompeux verbiages , en vous difant 
qu'on ne peut pas faire de plans dans ce 
genre, qu'il faut aller au jour le jour, & 
que commencer par faire un tableau , avant 
que le local foit arrangé , ce feroit com- 
mencer par la copie avant l'original. Il vous 
efl: aifé de juger que l'antécédent de toute 
compofition , eft l'idée du compofiteur. Or , 
pour compofer un payfage 3 ôc le rapporter 



DES Paysages. 21 
fur le terrein , le tableau efl la feule ma- 
nière d écrire fon ide'e pour s'en rendre un 
compte exacl avant de Texëcuter. 

Je viens de vous annoncer toutes les 
diffe'rentes gradations que la prudence 
exige dans la combinaifon de votre en- 
femble , depuis la fimple efquifle jufqu'au 
tableau colorié ; je dois vous indiquer 
encore quelques moyens pour rapporter 
votre tableau fur le terrein , & vous 
aflurer de plus en plus d'obtenir le 
même effet dans la nature , eu égard à 
la difpofition locale des objets , à leur diA 
tance , à leurs proportions refpe£lives , & à 
la facilité de la main-d'œuvre. 

C'eft au même point d'où le tableau â 
été peint, que vous vous placerez pour le 
rapporter. Delà les principaux objets que 
vous aurez communément à difpafer fur le 
.terrein , feront : 

1°, Lss Maffss de plantations foit en arbrea 

B iii 



zi DE LA Composition 

foreiftiers , foit en bois-taillis qui devront 
former par leur difpofition les différents 
plans ou couliffes dans la décoration que 
doit produire votre tableau. Pour établir 
chacun de ces plans, ou couliffes, vous n'au- 
rez qu'à faire planter à chaque point de leurs 
faillies , des perches avec un cadre de toile 
blanche , dont chacune fera d'une hauteur 
proportionnée à la dégradation de la perf- 
pe£live générale. 

2°. Comme il eft très - difficile de rap- 
porter fur le terrein , les formes , l'incH- 
nàifon des angles , les différentes faces , 
& les faillies de vos conftrudions fuivant 
l'effet didé par votre tableau ; au lieu d@ 
vous caffer la tête à en faire des plans 
géométriques j où les gens de routine ne 
comprendroient rien , attendu que ces 
fortes de conflrudions doivent être d'ar- 
chite£ture pittorefque; il fera bien plus 
expédient , au lieu d'employer les char- 



DES Paysages. 2^ 

pentiers à tracer à grande peine repure ou 
le plan parterre de leur charpente , de leur 
faire figurer tout de fuite l'élévation des 
encoignures des murs , les arêtiers , les 
plates formes & la faillie des combles avec 
des tringles de fapin , ou des perches. Ce 
procédé vous donnera bien plus de facilité 
pour établir , & reftifîer à mefure toutes 
les hauteurs , les longueurs , ôc les prin- 
cipales lignes elTentielles à l'effet de cette 
conftruclion , ôc fi elle doit être vue de loin , 
vous ferez bien pour plus grande sûreté 
de faire tendre fur cette efpece de bâtis 
de charpente , des toiles d'une couleur 
conforme à celle que votre tableau vous 
indique. De ctttt manière long-tems avant 
de bâtir vous pourrez combiner ôc vous 
aïTurer du fuccès de vos conflrudions , re- 
lativement aux différents points d'où elles 
doivent figurer , relativement à leur forme , 
à leur élévation , à l'inclinatfon de leurs 

Biv 



^4 DE LA Composition 
gngles y relativement à l'effet de leurs dlf-, 
férentes faces ôc de la faillie de leurs com^ 
blés ; vous pourrez par ce moyen vous ren- 
dre compte de tous leurs rapports & de 
leur convenance avec les objets environ- 
nants , & du choix des matériaux propres 
à obtenir l'effet que vous defirez ; enfin 
cette méthode rendra la çonflrudion 
d'autant plus facile à toutes fortes d'ou- 
vriers , qu'ils auront fous les yeux un mo- 
dèle de grandeur naturelle , qui leur dé- 
terminera fenfiblement tous les points de 
leur ouvrage. 

3°. Rien n'étant plus fautif que la théorie 
de la perfpeûive à l'égard des furfiices de 
niveau, pour peu que vous puiffiez avoir 
Iç moindre doute , fur la poffibilité d'ap- 
percevoir du point de votre réiidence , î 

la furface des eaux , fuivant la forme , l'é- 
tendue 5 & l'emplacement où elles font 
difpofées dans votre tableau , comme il çft 



DES Paysages. 2C 

Important de vous aflurer du fuccès d'une en- 
treprife aufli couteufe à manquer , que celle 
de la difpofition des eaux ; n'hdfitez pas 
de faire étendre de la toile blanche fur le 
terrein , fuivant les contours ^ l'étendue , 
èc la fituation néceflaire pour opérer dans 
la nature le même effet que dans votre 
tableau. 

4°. Pour parvenir à tracer d'une manière 
jufle , les contours du terrein , les lignes 
extérieures des plantations en plein bois 
de futaye ou taillis , les finuofités des fen- 
tiers , ôc les bords des eaux , vous n'au- 
rez qu a faire planter de petits piquets par 
un homme accoutumé à fuivre les lignes 
que vous lui ferez , comme le crayon fuit 
la main du dciTinateur. Enluite lorfque 
vous aurez examiné de tous les points & 
de tous les fens ^ fi les contours que tra- 
cent ces piquets , conviennent à vos points 
de vue ; faites étendre de proche en proche 
fur le dehors de ces piquets un cordeau ^^ 



26 DE LA Composition 
qui en fe pliant fur leurs contours fixera la 
ligne finueufe que vous vous propofez , 
& que vous ferez tracer exaâement avec 
une bêche le long de ce cordeau. Les 
lignes finueufes ainfi tracées deviendront auffi 
faciles à fuivre par les ouvriers , que leurs 
alignemens ordinaires ; autrement il feroit 
impoffible d'efpérer que des terrafliers puf • 
fent avoir affez de goût pour obferver des 
contours bien defTinés , tandis que le plus 
habile deflTinateur auroit fouvent de la peine 
à les tracer fur le papier au premier coup, 

5'°. Quant aux arbres d'un effet particulier, 
ou aux groupes compofés de plufieurs ar« 
bres , vous ferez bien d'y fixer des piquets 
penchés , croifés , ou efpacés fuivant votre 
intention , & d'attacher fur la tête de ces 
piquets de petits écriteaux qui défignent les 
noms , ôc les formes des arbres que vous 
voulez y faire planter. 

A ces moyens d'une pratique générale , 
vous pourrez fans doute en ajouter d'autres 



DES Paysages. 27 

fuîvânt les circonftances. Mais quelques 
fîmples que ceux-ci puiflent paroître à de 
grands calculateurs , qui à force de regarder 
au ciel donnent fouvent du nez en terre , 
j'ai cru devoir vous les dire , parce que les 
moyens les plus (impies font les feuls quî 
évitent dans la pratique les mémoires à 
parties doubles. 






'28 DE LA C O Lî P S I T î 1^ 

CHAPITRE III. 

De la Liaifoji avec le Pays. 

J E vous ai déjà prévenu que le principe 
fondamental de la nature , ainfi que de l'effet 
pittorefque , confifte dans l'unité de 
l'ensemble et la liaison des rapports.. 
Ce n'eft donc pas affez de vous avoir indiqué 
votre véritable point d'appui pour la for- 
mation de votre plan général , ôc la manière 
de le rapporter fur le terrein ; je dois vous 
faire obferver encore la néceflité de la 
liaifon avec tous les objets ^ qui dès qu'ils 
font partie du même afpe£l: , doivent né- 
ceffairement concourir à former l'unité de 
i^otre enfemble , 6c la convenance de tous 
fes rapports. 

Si la maffe ôc l'importance du bâtiment 
d'habitation demandent un grand tableau ,. 



DES Paysages, 2p 

vous ne pouvez donner une grande étendue 
à votre perfpeclive qu'en empruntant vos 
fonds du pays , ôc en multipliant fur votre 
propre terrein , les plans ou repouflbirs 
à proportion que vous aurez befoin de 
repoufler les fonds du tableau , & d'en faire 
fuir les lointains. Il en feroit d'un beau fond 
de pays fans des plans fur le devant bien 
difpofés pour le rendre propre à votre ha- 
bitation ôc à votre afpe6l , comme d'une 
belle toile de fond dans une décoration 
devant laquelle il n'y auroit aucuns plans , 
ou couliifes qui contribuaffent à Id^Taire 
valoir. 

Vous ne pouvez jamais vous bien appro- 
-prier les fonds du pays {a) qu'autant que 



{a) S'approprier les fonds d'un pays par un bel afpeft, 
cft une forte de propriété d'autant plus fatisfaifante > qu'en 
contribuant à la beauté générale du pays , elle appar- 
tient à tout le monde , que tout le monde en jouit , & 
qu'elle n'humilie perfonne. Ce feroic donc une idée bien 
froide 6c bien mefquinc , de penfer que l'apparence d'une 



^0 DE LA Composition 
votre terrein intérieur fera bien foidu , 6c 
•pour ainfi dire amalgammé avec le terrein 
extérieur. La moindre réparation apparente 
fer oit tache ou rature dans le tableau. 
Pour éviter celle que ne pourroit pas man- 
quer d'y faire la ligne de la clôture , vous 
avez la reflburce , foit des fofTés remplis 
d'eau 5 foit des foflés ordinaires avec une 
palifTade à pointe , dont la hauteur n'ex- 
cède pas le niveau du terrein , ou bien vous 
pourrez faire conftruire vos murs en contre- 
bas. 

Une autre attention à avoir , c*eft de faire 
enforte que vos plans de devant , l'efpece 

clôture , ou la réparation évidente d'une propriété par- 
ticulière , quelqu'étendue qu'elle foit , puifTe avoir l'air 
plus grand autour d'un Château ., & même d'un Palais , 
que le développement de la nature , & l'afpedl d'un beau 
payfage , qui n'a de bornes que l'horifon ; autant vau- 
droit-il dire , qu'un Château ou un Palais avec toutes fe$ 
circonftances & dépendances , ne dev) oit jamais offrir que 
le modèle d'une enfiigne à biern , Ôc jamais celui d'un 
fhperbe tableau. 



DES Paysages. 51 

d'objets dont ils feront compofés , ôc la 
couleur de vos terrajfes ( a ) intérieures , 
s'accordent avec les terrajfes j ôc les objets 
extérieurs. Avez-vous pour fonds des Villes ? 
Vous pourrez faire entrer plus de bâtimens, 
ôc d'un plus grand flyle , dans la compo- 
fition de vos plans de devant. Sont - ce 
feulement des Villages ? Moins de bâtimens 
& d'un ftyle plus fimple. Le pays extérieur 
eft-il boifé ? Plus de plantations dans les 
devants , ôc vous pourrez à la rigueur , vous 
y pafîer de bâtimens apparens. 

Quant à la couleur des terrajfes ^ fi le 
pays extérieur eft en terres labourables , 
il eft abfolument néceffaire pour vous y 
bien lier , d'introduire intérieurement dans 
vos terrajfes les couleurs des champs , ôc 
l'afped de la culture ; fi néanmoins vous 
voulez abfolument fur la partie la plus voifine 



( j) On appelle terraiïe , en terme de peinture , un 
terrein découvert de quelque nature qu'il foit. 



52 DE LA C O M ï» Ô S I T I O N 

de la maifon avoir fous les yetix la verdure 
d'un pâturage , il faut avoir bien foin de 
contourner la terraffe verte _, de manière 
à en perdre les extrémités derrière des bois, 
des montagnes ou des bâtimens , afin qu elle 
ait l'air d'appartenir à une étendue de prai- 
ries y dont la fuite fe dérobe à la vue. Quant 
à la partie de terraffe la plus voifme des 
champs , vous ne manquerez pas de la lier 
aux terres labourables de l'extérieur ; un 
bâtiment de genre convenable aux pâtura» 
ges , appuyé contre des malles de bois ; un 
autre convenable à l'agriculture , accom- 
pagné de quelques haies , pourroient faire 
d'une maniera heureufe^ la divifion de ces 
deux efpéces de terrajjes , l'une verte ôc 
l'autre jaunâtre ; & par l'évidence de leur 
deftination, l'un pour le pâturage, & l'autre 
pour la culture , faire rentrer également ces 
deux rerrû^^dansl'enfembleôcle caradere 
d'un pays cultivé. Si les terraffes extérieu- 
res font en prairies , la liaifon vous offrira 

tout 



DES Paysages. 31 

tout naturellement la facilité d'un accord, 
& d'un ton de couleur général plus doux 
& plus frais : enfin tous les objets de votre 
compofition doivent être liés à vos grandes 
mafles , comme l'enfemble de votre com- 
pofition au genre du pays. Tout objet trop 
ifolé, tout objet de couleur trop éclatante, 
détruit cet accord général, 6c cette corref 
pondance que vous offre toujours le fpec- 
tacle de la nature. Si vous avez fentî 
le charme de cette belle harmonie ^ vous 
jugerez bien que ce né fera pas avec des 
gazons fauchés & roulés fans ceffe , dont le 
verd reffemble à celui de la tontiffe d'un pla* 
teau de dejferc , que vous parviendrez à lier 
vos terrajjes à celles d'une belle prairie 
émaillée de fleurs , pas plus que vous ne 
réuiîirez avec de petits arbuftes, de petits 
arbres verds , de petits arbres étrangers , 
de petits arbres à fleurs ^ de petites cho- 
fes , & de petits génies , à faire de beaux 
devants à des maffes compofées d'ormv^s ÔC 

C 



j4 DE LA Composition 
de chênes altiers , ni à un horizon de 
montagnes bleuâtres , dont les cimes fe 
perdent dans les nues» 



îfOn 



DES Patsaoes. SS 

CHAPITRE IV. 

Du Cadre des Payfages, 

X-^ 'effet de l'amour & de îâ beauté^ 
eft de fixer les yeux : tel doit être celui 
de tout objet fait pour plaire. Toute ef- 
pece de jouifTance eft bientôt détruite par 
la diftradion ; c'eft pour cela que la vue , le 
plus vagabond de tous les fens, a befoin 
d'être fixée pour jouir avec plaifir ôc fans 
lafTitude ; c'eft pour cela que toute déco- 
ration a befoin d'avant fcène pour appuyer 
la vue fur l'effet de la perfpeclive ; c'efi 
pour cela que tout tableau a befoin d'un 
cadre pour arrêter les regards ôc l'attention» 
Le cadre d'un tableau fur la toile fe fait par 
des maffes vigoureufes fur les devants , qui 
donnent de l'effet à la perfpedive , & par 
une large bordure , qui en terminant les 

Ci; 



^6 DE LA C OMPOS I T ION 

objets , ne permet pas à la vue de fe diA 
traite , & de s'égarer hors du tableau. 

Le cadre d'un tableau fur le terrein , 
eft produit tout naturellement par fon avant 
fcène , ou les maffes de devant. Ce cadre , 
ou avant fcène , peut être compofé par 
des plantations , des montagnes , ou des 
bâtimens, pourvu que les mafles en foient 
grandes, & fur-tout bien appuyées. Une 
décoration derrière Favant fcène , de la- 
quelle on pourroit voir dans les coulifles , 
n auroit afllirément aucun effet de perfpec- 
tive i tâchez aufli de rapprocher de vos fe- 
nêtres , fans aucun intermédiaire , les maf 
fes de votre avant fcène , c'eft le moyen 
d'amener , pour ainlî dire , le payfage de 
la campagne jufqu'à l'appartement, ôc de 
fe procurer de l'ombrage dès en fortant 
de la maîfon. 

Sans des plans biens difpofés pour vous 
approprier & mettre dans un jufte effet de 
perfpeÛive , les lointains que vous vous 



DES Paysages. 37 

ferez choifî dans le pays ; fans un cadre ou 
avant fcène , dont les inafTss vigoureufes , 
en faifant fuir tous lés plans fubféquens , 
ainfi que les lointains , vous rendent l'efîêt 
& l'accord d'un Payfage agréable ; jamais 
vous n'obtiendrez d'effets vrais & intéreflans 
dans l'enfemble , de liaifon ôc de connexité 
parfaite avec le pays extérieur , ni de tran- 
fîtions naturelles avec vos différens points 
de promenades. Vous aurez beau , par la 
dépenfe & le tourment d'un entretien mi- 
nutieux , vous mettre en querelle perpé- 
tuelle entre la nature & votre Jardinier , 
la clôture exade que nécefiTite ce minutieux 
entretien, en excluant les palTans, ne man- 
quera pas d'imprimer bientôt fur votre en- 
ceinte 5 ce caradere trifie & morne qu'of- 
fre toujours l'afped ifolé de la nature vé- 
gétale , fi l'on n'y joint pas le fpe6lacle 
de la nature animée. Jamais enfin voua 
n'obtiendrez cette jouiffance douce & pai- 
fîble desi véritables beautés ôc des grands. 

Ciij 



jiS DE LA Composition 
effets de la nature , qu'en lui donnant d a* 
bord de belles formes , 6c lui laiffant en- 
fuite le foin de s'arranger elle-même. 






m 






DES Paysages. 3p 



CHAPITRE V. 

De la différence entre une vue vague & 
de Géographe ^ & la vue Pittorefque 
& bornée ? convenable aux propor- 
tions d^un Domicile ou d'une Ha- 
hitation. 

\X u*UN Voyageur parcoure des hauteurs 
d'où la vue plane fur une vafte étendue de 
pays 5 fes yeux s'écartent fur tous les dif^ 
férens points , comme fur ceux d'une carte 
Géographique ; dans tout ce qu'il apperçoit, 
rien ne lui eft familier j rien ne lui efl 
propre , rien n'eft à fa portée , rien n'arrête 
de préférence ni fes regards , ni fes pas : 
en defcendant de-là,s'il apperçoit près de 
fon chemin l'encrée d'un joli vallon refferrée 
par quelques grouppes d'arbres heureufe- 

C iv 



40 D E L A C O M P O 5 1 T I O N 

rpent difpofe's ; Ci d'un petit bois toufTu ^ 
il fort une fource qui rafraîchifTe un tapis 
de verdure , aulfi-tôt il fe fent entraîné , 
retenu par un charme fecret. Plus haut, 
c étoit l'Univers pour lui ; ici , c'eft un lieu 
de repos , une efpéce de domicile que la 
nature offre à l'homme. Le pays que l'on 
ne fait que parcourir , peut être indéfini ; 
la variété continuelle des objets qui fe fuc^ 
cèdent rapidement dans un voyage ou dans 
une promenade,empêche qu'on n'ait le tem$ 
d'être fatigué par leur difpofition vague & 
confufè 5 mais le pays où l'on s'arrête avec 
plaifir , à plus forte raîfon celui où l'on 
veut faire fa demeure , doit être borné 
plus ou moins fuivant l'importance du bâ- 
timent, & le nombre de fes habitans. Une 
vue trop vafte ne peut Jamais être d'une 
jufte convenance à l'habitation d'un 
feul , ou de quelques hommes ; il en, feroit 
comme d'un habit mal fait à la taille , on 
V eft toujours mal à fon aife. Ne feates- 



D E s P A Y s A G E s. 4I 

VOUS pas à préfent la néceflité du cadre , 
& dç fes proportions relativement aux 
convenances du domicile ? En cela , comme 
en toutes <:hofes , il eflentiel de fcavoir fe 
borner. 






42 DE LA Composition 

CHAPITRE VI. 

Des Détails. 

O E crois vous avoir développé quelques 
principes néceflaires à Teffet général de l'en- 
femble , relativement au point de vue de la 
maifon ; du moins je l'ai fait autant qu'il 
m'a été poiTible , pour vous éviter des re- 
grets ôc des dépenfes fuperflues , par rap- 
port à ce point capital , le plus difficile de 
votre compofition ôc le plus impoflible à 
corriger , s'il eft une fois manqué. Si au 
contraire cet enfemble eft bien faifi, les 
détails fe préfenteront , pour ainfi dire 5 
d'eux-mêmes ; car la nature n'eft féconde 
dans fes variétés infinies , que parce que 
fon pian général efi: infiniment fimple. Cet 
enfeiiible , comme je l'ai dit, doit toujours 
être didé par le caractère général du pays ; 
les dérails au contraire vous feront donnés 
par k caraClere local des endroits p'arti-* 



DES Paysages. 45 

culîers les plus intéreflans que vous pour- 
rez trouver derrière les plantations , & les 
mafTes qui formeront le cadre de votre 
grand enfemble. Il n'elt pas toujours né- 
cefTaire que vous ayez un grand terrein en 
toute propriété derrière ce cadre , pour y 
trouver un grand nombre de détails ; il 
fuffira le plus fouvent que vous n'ayez que 
ie terrein qui vous eft néceffaire , pour éta- 
blir par un fentier bordé de bois , & fi 
vous voulez de fofTés , la communication 
avec les points les plus intérefTans du pays , 
ôc le retour à la maifon par un autre côté ; 
car rien ne feroit plus défagréable que de 
revenir fur fes pas par le même chemin. 

L'enfemble étant toujours déterminé par 
deux points donnés , celui de la maifon , & 
celui de la fituation environnante ;c'eft donc 
principalement au Peintre à préfider à l'exé' 
cution de cet enfemble^ parce que fans le 
compte exa£l qu*il eft en état de fe ren- 
dre à chaque inftant fur le papier, le plus 



44- D E L A C O M P O s I T I O N 

fouvent la perfpedive, & la multitude d'ob- 
jets qui concourent dans un grand efpace , 
ne pourroit pas manquer d'être difpofée 
d'une manière choquante ou confufe ; les 
détails au contraire n'étant affujettis à au- 
cun point donnée & bornés pour la plu- 
part à un petit efpace , & à un feul objet , 
deviennent plutôt une affaire de goût & de 
choix , que de combinaifons ôc de régies, 
C'efl: principalement au Poëte à les choUlr 
& à les propofer, parce que les tableaux, 
& les décorations di^lées par le Poëte , in- 
diquent toujours une fcène analogue, ôc un 
caradlere moral , qui parle au cœur & à 
l'imagination ; effet qui manque fouvent à 
de très-beaux tableaux, lorfque le Peintre 
n'eft pas Poëte. Horace a dit , il en fera 
de la Poéfie , comme de la Peinture > il 
auroit pu ajouter & de la Muilque. Cçs 
trois Arts doivent être infpirés par le même 
fentiment ; ils ne différent que dans la ma- 
nière de le dépeindre , & de l'exciter daas. 



DES Paysages. 45' 

les autres. Celui qui ne s'attachera qu'à par- 
ler à l'oreille & aux yeux , fans s'embarrafler 
de rien dire au cœur , ne fera jamais qu'iin 
Compofiteur infipide. 

Si vous voulez bien fentir les beautés de 
la nature , choififlez , pour en étudier les dé- 
tails j ce moment délicieux où la fraîcheur de 
l'aurore femble rajeunir l'univers ; c'eft alors 
que toute la terre s'embellit à l'approche de 
Taftre vivifiant , qui féconde dans fon fein 
toutes les couleurs dont elle fe pare , & 
fur - tout celle de fa robe univerfelle , ce 
verd charmant , couleur fi douce qui re~ 
pofe les yeux ôc calme l'ame. Sortons main- 
tenant de ce grand enfemble fait pour la 
promenade des yeux, & parcourons un peu 
avec vous la promenade des jambes. 

C'eft derrière les cadres des grands ta* 
bleaux que nous devons la chercher ; ce fera 
pour ainfi dire une galerie de petits tableaux 
de Chevalet quQ nous allons parcourir, après 
avoir long-tems examiné le tableau capital 
de rattelier. 



j^6 DE LA Composition 

Près des grandes malTes du cadre ou de 
l'avant fcène, nous devons trouver dès en 
fortant de la maifon , un fentier ombragé 
& battu , qui nous conduira facilement dans 
tous les endroits les plus intérefîans. 

Tantôt c'eft un bocage , où les rayons 
de lumière fe jouent à travers les ombrages ; 
le criftaî d'une fontaine y réfléchit les cou- 
leurs de la rofe qui fe plaît fur ces bords ; 
le murmure des eaux limpides y les ac- 
cents amoureux des oifeaux , & les doux 
parfums des fleurs y charment à la fois tous 
les fens. 

Tantôt c'efi un autre bocage d'un carac- 
tère plus myflérieux ; une urne antique y 
contient les cendres de deux amans fidèles , 
un fnnple lit de moulTe fous le creux 
d'un rocher , peut fervir aux leûures , aux 
converfations 5 ou aux rêveries du femiment. 

Plus loin un bois prefqu'impénétrabie 
offre le fanctuaire des amans heureux. 

A Fextrêmité de ce bois le bruit d'un 



DES Paysages. 47 

rulfleau entendu de loin fous les ombrages , 
invite aux douceurs du repos. 

C eft dans un vallon folitaire & fombre , 
que coule parmi des rochers couverts de 
moufle , le ruifleau dont on entend le 
bruit. Bientôt le vallon fe reflerre entière- 
ment de tous côtés ^ & laifle à peine un 
paffage par un fentier tortueux & difficile. 
Quel fJ3e£lacle s'offre tout à coup ! à travers 
les cavités obfcures de rochers éloignés , 
s'élancent de tous côtés des eaux brillantes 
& rapides ; les rocs , les racines , & les 
arbres entremêlés dans le courant des eaux 
précipitées , varient les obftacles , le bruit 
ôc les formes de leurs chûtes , en cent 
manières différentes. Des bois environ- 
nent la place de toutes parts ; leurs épais 
feuillages fe courbent ôc s'entrelaflent fur 
les eaux écumantes : des groupes d'arbres 
difpofés de la manière la plus heureufe 
donnent un effet furprenant de clair obfcur, 
& de perfpedive à cette fcene enchante- 



48 DELACoMPOSlTIt)N 

refle ; le bord des eaux eft orné de plantes 
odorantes , & de buiiïons de fleurs ; quèU 
ques rayons de lurniere réfléchis par le bril- 
lant des cafcades , éclairent feuls ce réduit 
myftérieux où régne ce jour doux qui fied 
fi bien à la beauté ; ce fut là que la belle 
Ifmène fe baignoit un jour ; le hazard y 
conduit le jeune Hylas ; à travers les 
feuillages , il apperçoit la i^aîtrefle que 
depuis long-tems fon cœur adore en fecret* 
Que devient-il à la vue de tant d'attraits ! 
Embrâfé de défirs , combattu par la déli- 
catefTe , ce n'eft que par une fuite précipitée 
qu'il peut s'arracher au délire de fes fens ; 
mais en fuyant il laifTe tomber un billet : 
la belle Ifmène furprife du bruit qu'elle a 
entendu , regarde de tous côtés , apperçoit 
ie billet , fon cœur eft touché de tant de 
délicatefle, de tant d'amour. Hylas fut aimé^ 
Hylas fut heureux ; & le fou venir de ces 
amants conilans eft encore gravé fur un 
chêne voifin. 

Ici 



DES Paysages. 4^ 

Ici dans un terrein profond & retiré , 
une eau calme ôc pure, forme un petit lac , 
la Lune avant de quitter l'horifon fe plaît 
long-tems à s'y mirer. Les bords en font en- 
vironnes de peupliers ; à l'abri de leurs 
ombrages tranquilles , on apperçoit dans 
Téloignement un petit monument philofo- 
phique. Il eft confacré à la mémoire d'uri 
homme dont le génie éclaira le monde ; 
il y fut perfécuté , parce qu'il voulut par 
fon indépendance fe mettre au-defTus de 
la vaine grandeur. Un cara£lere de filence 
& de tranquillité régne dans cette douce 
retraite ; ôc cette efpece d'Elifée femble 
fait pour le bonheur paifible , & les vraies 
jouifTances de l'ame. 

Tantôt un bois de chênes antiques ^ 
fous lefquels on entrevoit un temple dans 
la plus profonde obfcurité du bois , offre 
à la méditation un afyle filencieux. C'eft là 
que le Poëte neft point, diftrait de fon 
enthoufiafme divin , c'efl-là qu'il trouve cea 

D 



fO DE L A C M P O s I T I N 

idées fublimes qu'il doit exprimer dans fes 
vers. 

Ici s'offre un vallon étroit & folitaire ; 
nn petit ruiiïeau y coule tranquillement fur 
iin lit de moufie , les pentes des montagnes 
font couvertes de fougère , Ôc des bois en- 
ferment de tous côtés cette folitude ; c'eft- 
là que fe trouve un petit hermitage j un 
Philofophe en fît fa retraite paifible. 

Sur le bord d'un vafte lac , s'élèvent des 
rochers arides ; leurs cimes font couvertes 
de pins , de fapins & de genévriers tor- 
tueux. Le terrein inculte offre partout l'ima- 
ge d'un défert ; ce lieu efl féparé du relie 
de la nature , par une longue chaîne de 
rochers & de montagnes. Le Peintre y vient 
chercher des tableaux d'un grand ftyle ; 
l'amant malheureux , ou celui qui a 
perdu l'objet de fon amour , y viennent 
chercher l'oubli de leurs peines ; mais il 
ti*efl lieu fi fauvage , où l'amour ne les 
pourfuive. On voit gravés fur les ro- 



DES Paysages. ji 

chers , les noms de leurs niaîtrefles , 
ou les monuments de leurs anciennes 
amours. 

A travers un bois de Cèdres , une pente 
aifée conduit jufques fur le fommet d'une 
haute montagne^au pied de laquelle la rivière 
ferpente dans de fertiles prairies : delà l'œil 
plane fur un vafte horifon couronné dans 
l'éloignement par un amphithéâtre de mon- 
tagnes. Déjà le foleil levant , déployé avec 
majefté fon difque radieux. Le rideau des 
vapeurs fe diflipe à fon afpe£l 5 de longues 
ombres projettent les arbres , les maifons 
& les coteaux dorés , fur le tapis de verdure 
encore brillant des perles de la rofée ; 
mille 6c mille accidents de lumière enri- 
chiflent ce tableau folemnel , où. le Philo- 
fophe 5 après avoir en vain épuifé tous les 
fyftêmes , eft forcé de reconnoître l'Etre des 
êtres , & le difpenfateur des chofes. 

Mais bien-tôt Tattrait des ombrages ôc 
le verd aimable des prairies nous appellent 

Dij 



ja DE LA Composition} 

dans la vallée pour y repofer nos yeux de 
ce fpe£lacle éblouifîant ; au pied de la mon- 
tagne eft un bois où les houblons , & les 
chevrefeuiis s'entortiilant au tour des arbres, 
forment au-deffus de la tête des feftons ôc 
des guirlandes entrelaflees. Les tapis de 
moulTe & d'herbe verdoyante , y font ra- 
fraichis par le cours de quelques petites 
fources , autour defquelles dans des buiffons 
de roHers fauvages ôc d'épines fleuries, le 
roffignol fe plaît à faire entendre fon 
brillant ramage. Quelques lits de moufle 
fervent à l'écouter avec d'autant plus 
de plaifir , qu'à l'odeur de la rofe ôc de 
Taubépine fe joint celle des jacyntes 
fauvages , des fimples violettes , & du 
lys des vallées ( a ) qui croiflent avec 
profufion dans toutes les places de 
ce joli bois , qui font piquées de lu- 
mière. 

ia) Lys dis vallées ou Muguet. 



DES Paysages* ?^ 

En fortant delà un vafte enclos de prai- 
ries s'étendant jufqu'à la rivière f fert de 
pâturage à de nombreux troupeaux, que 
n'effrayent jamais ni les chiens du pâtre, 
ni la houlette du berger. Grouppés en cent 
manières différentes , les uns pâturent pai- 
fiblement, les autres font couchés tran-« 
quillement , Ôc paroiffent encore plus en- 
graifles par la douceur de la paix , & de la 
liberté , que par la faveur de l'herbe fraiche, 
& fleurie. 

Quelques maffrfs de faules , d'aulnes ou 
de peupliers , nous préfentent leur ombrage 
pour nous conduire jufques à un pont , ou 
à un bac ; c'eft-là que l'on traverfe les deux 
bras de la rivière , formés par une ifle 
charmante. Un bois de myrthes ôc de lau- 
riers , dans lequel on voit encore un ancien 
autel 5 le parfam des bois fleuris dont elle 
eft plantée de toutes parts , & les ruineS 
d'un petit temple antique , témoignent aflea 
qu'elle flit jadis confacrée à l'amour ; mai« 

Diij 



$4' DE LA Composition 
à préfent ce n'eft plus qu'un paflTage ; & la 
maifon du pafTeur eft appuyée contre la ruine 
prôfque méconnoiflable du temple. 

De l'autre côté de la rivière font les 
enclos d'une métairie dont on apperçoit les 
bâtiments fur un coteau voifin ; un fentier 
en parcourt les différents enclos entre des 
hayes de grofeillers , de framboifîers , Ôc de 
petits arbres fruitiers. La terre ne ceffe 
jamais d'y être utile. Celle qu'on laiffe or- 
dinairement en jachère, eft enfemencée des 
plantes les plus propres à la nourriture des 
beiliaux qui pâturent , & fertilifent en 
même-tems ces enclos. Le bœuf y rumine 
en paix , le mouton & la chèvre y bon- 
diffent avec liberté, & le jeune cheval rele- 
vant déjà tous fes crins d'un air lier ôc 
fuperbe , fe joue en henniffant dans fes cour- 
fes rapides. 

Un peu plus loin , dans d'autres enclos , 
le laboureur conduit fa charrue en chantant, 
& fes plus jeunes enfans folâtrent autour de 



DÈS Paysages. f^ 

lui , tandis que ceux qui font plus en état 
de travailler, arrachent les mauvaifes herbes 
dans le champ dcja fcmd : le travail épar- 
gne à la jeuneiïe le défordre des paiïions y 
il épargne les apoplexies , foutient la 
fanté , prolonge les jours de la vieillefTe : 6c 
ces bonnes gens à la fin du jour, ont du 
moins échappé à l'ennui , qui n'eft que trop 
fouvent le partage & le tourment de la ri- 
cheffe & de la grandeur. 

Mais il eft tems de finir notre prome- 
nade : un verger {a) ou bien un bois 
d'arbuftes nous ramené à la maifon. J'ai 
voulu feulement vous donner un foible 
échantillon des beautés , & des variétés 
qu'on peut trouver dans la nature , j'entre- 
prendrois en vain de vous repréfenter toutes 
celles dont elle eft fufceptibie. La diver- 
fité des cultures , les inégalités du ter-» 



{a) Voyez dans la Nouvelle Eloïfe , tome 5, lettre 
première , la defcription du Verger de Clarens. 

Piv 



y5 DE LA Composition 
rein , la différence des mêmes objets ap- 
perçus de différens points & fous différens 
afpeds 5 enfin toute la fécondité du fpec- 
tacle de f univers ne peut manquer de vous 
offrir de manière ou d'autre , des objets de 
détail en telle abondance que vous ne ferez 
embarraffé que du choix. Mais dans le détail , 
comme dans l'enfemble , ne contrariez jamais 
la nature , ôc n'allez pas vous avifer à force 
de machines de vouloir imiter fes grands 
caprices , car vos efforts ne ferviroient qu'à 
découvrir votre impuiffance. Ayez foin que 
dans vos détails tous les bâtimens ou places 
de repos que vous établirez , foient tou- 
jours déterminés par le choix des points 
les plus intéreffans , & fur-tout par le ca- 
raftere du local , caractère qu'il eft fouvenc 
au pouvoir de l'homme de renforcer dans 
les détails jufqu'à un certain point. Quel- 
ques pierres placées à propos , du gravier 
jette dans le fond , augmenteront le bruit ôc 
la limpidité d'u^ ruifleau : de petits remuer 



DES Paysages. 5*7 
mens de terrein, quelques arbres ajoutés 
ou retranchés , quelques rochers rappor- 
tés (a) , produiront aifément de l'effet dans 
un petit efpace où tous les objets font vus 
de près. 

Je ne vous interdirai point, pour l'intérêc 
de la variété , de tirer quelquefois parti de 
ces vues déployées avec oftentation du fom- 
met des montagnes. Mais ces afpeds à perte 
de vue & à vol d'oifeau , ne font jamais 
bien pittorefques ; ils fatiguent bientôt les 



{a) PoLir rapporter un rocher, choififfez-en un dans 
la campagne de forme convenable à votre objet , faites 
le cafler en plufieurs morceaux fufceptibles d'être tranf- 
portés ; ayez foin auparavant de les faire exaftement 
numéroter , enfuite vous raflemblerez les différens mor- 
ceaux fuivant l'ordre des numéros. Vous ferez couler 
du plâtre noir entre les joints , & pendant que le mortier 
cil encore frais , vous jetterez far toutes les parties des 
joints apparens , du fable de la place même où a été pri» 
le rocher ; & vous recouvrirez enfuite avec des gazon» 
de bruyère les plus grandes défecluofités qui fe trouve- 
ront dans le rapport des morceaux. 



$S DE LA Composition 

yeux , & n'arrêtent jamais long - tems le 
Spetlateur a^'ec plaifir. Il faut toujours en 
revenir pour vos détails à peu près aux 
mêmes principes que pour verre enfemble , 
car ce font autant d'objets qui veulent avoir 
chacun leur effet , & leur cadre particulier. 
Votre grand enfemble eft une promenade 
pour les yeux, un tableau général pour la 
maifon ; vos détails doivent être autant de 
petits tableaux particuliers , pour les dif- 
férens points de repos que vous voulez éta- 
blir dans la promenade ; il faut donc qu'on 
s'y arrête avec plaifir. Il ne fuflBt pas d e- 
carter la fymétrie & de laiffer les objets 
au hafard , pour produire l'effet de la belle 
nature : les hommes l'ont défigurée de tant 
de manières ! D'agréables vallées ôc de fer- 
tiles prairies , font devenues des marécages 
impraticables par l'effet de moulins mal 
établis 5 qui ont fait remonter le niveau 
des eaux au-deffus de celui des terres. Les 
Villages pour la plupart font devenus des 



DES Paysages. 5*9 
cloaques , par la maiivaife difpofition des 
maifons, au milieu defquelles il n'y a point de 
grandes places pour donner un libre paffage 
à l'air purificateur; les chemins particuliers 
font devenus des bourbiers par l'effet des 
roulages mal entendus. Le pays eft coupé 
de tous côtés par les longues lignes droites 
des grands chemins plantés d'arbres élagués 
en forme de balais ; la longue monotonie 
de ces chemins en ligne droite , eft fort en- 
nuyeufe pour le Voyageur , dont les yeux 
font toujours arrivés long-tems avant les 
jambes ; leur largeur inutile eft aux dépens 
de la culture , àc prive le Voyageur de* 
l'agrément des ombrages ; la voie d'un 
pavé trop étroit, eft très-nuifible pour la 
tranquillité ôc la fécurité du roulage, ÔC 
leur alignement forcé {a) , eft abfolument 



contre nature. 



Çû) L'alignement forcé d'un chemin en ligne droire , 
entraîne néceflaireraent une multitude d'inconvénxens. 



'6o DE LA Composition 

Pf f fque par tout des arbres ont été plan-i 
tés où il n'en falloit pas^ & ils ont été 

1°. On eft parti à cet égard de la faufle application 
de cet axiome : LA LIGNE DROITE EST LA PLUS 
COURTE D'UN POINT A UN AUTRE ; cela eft vrai 
pour une feule ligne ; mais non pas pour plufieurs lignes 
droites entre les deux mêmes points. Or , le moindre 
obftacle qui fe rencontre dans un alignement force » 
oblige à faire un crochet ; & ces zigzags réitérés , loin 
de racourcir allongent fouvent les diftances. 

2°. Toutes les montagnes font des demi-circonféren- 
ces de cercle , d'ellypfe , ou de cône ; conféquemment , 
pour l'avantage de la douceur des pentes , ainfi que ce- 
lui de la brièveté de la diredion , il eût été à propos 
de choifir pour le chemin la circonférence latérale , plutôt 
• que la verticale. 

3°. Tous les alignemens forcés , obligent nécefTaire- 
ment à des remuemens de terres confidérables , qui 
rendent la conftrutftion du chemin auffi longue que dif» 
pendieufe. 

4°, Les déblais de terres font ordinairement tranf- 
portés pour combler les fonds , où ils obftruent le cours 
des eaux ou des ravines , de manière que fi un aque- 
duc vient à fe rompre , fi dans une affluence fubite des 
eaux , il fe trouve trop étroit , ou fi le chemin cefTe d'être 
entretenu , toute la contrée voifine devient marécageufe, 
& les chemin* naturels d« pays impraticables. 



DES Paysages. ^i 

abbatus où il en falloit. Dans les jardins ils 
ont été taillés en raquette , en boule , en 

C'eft uniquement en e'chappant à l'alignement forcé , 
en n'employant que les plus fimples matériaux , & en 
fuivant les diredlions naturelles , qu'on efl parvenu à 
faire en Angleterre les plus belles routes qui aient ja- 
mais exifté dans l'univers. 

1°. Au lieu d'un pavé cahotant , ou d'une chaufTée 
ferrée , que les monceaux de pierres dans les premières 
années , & les ornières par la fuite , rendent prefque 
toujovirs mauvaife , on a fait dans toute la lar- 
geur de la route un encaiffement de gravier , ou 
de cailloux cafles en très - petits morceaux. Par cette 
conftruiflion fimple Se facile , le roulage y eft exempt 
de cahots , & les grofles voitures loin d'y faire des 
ornières , ne font que contribuer à unir & à raffermir 
le terrein , parce que la largeur du bandage des roues 
eft toujours proportionnée *u poids des chariages (i). 

2". La douce finuofité des routes , en préfentant fans 
cefle à l'œil du Voyageur de nouveaux objets qui la 
récréent , procure en même-tems la facilité de prévenir 

(i) Avec des charriots à quatre roues , dont les jantes feroieni de neuf 
pouces de large , ferrées de trois bandes , & dont l'eflîeu de devant fe- 
roit de dix-huit pouces plus court que celui de derrière , afin que les 
roues de devant repaflaflent fur la même fifle que les chevaux, on 
pourroit îïême efiâcer par ce moyen jufqu'aux imprefllons des firs. 
Cette précaution f^roit bosir.e dans un jardin. 



62 DE LA Composition 
évantails , en portiques , en murailles ; ja- 
mais les buis & les ifs métamorphofés en 

de loin tous les obftacles , de fuivre prefque toujours 
les dired:ions naturelles dans le cours des vallées , ou 
d'obtenir une pente très-douce à mi-côté dans les mon- 
tagnes néceflaires à traverfer ; ce qui évite la dépenfe 
des remuemens de terre , des aqueducs , & Tincon- 
vénient des inondations auxquelles leur deftrudlion ex- 
pofe le pays voifin. 

1°. La dimention des routes y eft toujours proportionnée 
à leur importance , à leur fréquentation , à la proximité des 
grandes Villes & aux convenances accidentelles & locales; 
proportions qui ne peuvent jamais varier dans le cours 
d'un alignement forcé. 

4°. Les routes font également bonnes dans toute leur 
largeur ; par-là le Voyageur tranquille , non-feulement 
n'y eft point expofé à des querelles perpétuelles pour 
la cejjîon & rétrocejfion du pavé , mais encore il ell à 
l'abri des crottes ,' foit par les trotoirs ménagés pour 
les gens de pied , foit par le foin fcrupuleux qu'on a 
de faire féparer , après les tems de pluie , les boues du 
gravier , comme auffi de l'inquiétude de s'égarer , par 
le foin qu'on a eu de placer des poteaux d'indication à 
toutes les croifées des chemins. 

11 eft vrai que le Voyageur qui profite feul de tant 
d'avantages pour l'épargne de fes chevaux , de fes voi^ 
tares & de fon tems , eft auffi le feul qui les paye. 



DES Paysages. 6j 

luftres y en piramides , en cerfs (j), en 
chevaux , en chiens , &c. , n'y ont paru 
dans leur véritable forme. Mais il eft une 
nature vierge & primitive dont les effets 
font beaux & inta£ls ; c'eft celle-là qu'il faut 
principalement vous attacher à connoître 
& à imiter ; ce font les endroits épars que 
le Peintre iroit chercher au loin pour ea 
tirer des tableaux intéreffans : en un mot , 

Les droirs médiocres & invariablement fixés de péages 
établis d'une diftance à l'autre , rembourfent fuccefïï- 
vement à des Entrepreneurs particuliers qui font fous 
l'autorité , & non dans l'autorité du Gouvernement , les 
frais de la conftru(flion & l'entretien de ces routes que 
l'on appelle pour leur beauté , routes di Barrière. Je ne 
fixais pas s'il y a plus de dignité , d'économie , ou de 
jullice à faire faire les chemins par d'autres moyens ; 
tout ce que je fçais , c'eft que tout homme humain ai- 
mera beaucoup mieux payer pour un bon chemin , quand 
il en profite , que d'être cahoté gratis fur de mauvais , 
aux dépens des Propriétaires , des Laboureurs ou des 
Miférables , de la ruine 6c des os defquels ils n'ont été 
que trop fouvent pavés. 

(a) En Hollande, il y a dans un jardin toute ime 
«halTe de cerfs uillée en ifs ÔC en buii. 



6*4 DE LA Composition 
c'eft la NATURE CHOISIE que vous devez 
tâcher dlntroduire Ôt de difpofer dans toutes 
vos compofitions. 

Le long des grands chemins , & même 
dans les tableaux des Artiftes médiocres , 
on ne voit que du pays ; mais un payfage , 
une fcène Poétique, eft une fituation choiiie, 
ou créée par le goût & le fentiment [a). 



(a) Avant de compofer , l'homme de génie cherche 
à étudier long-tems la nature. Il en choifit les meilleurs 
points de vue ; il en raflemble les plus beaux traits , il fe 
les grave dans l'imagination d'une manière fi profonde , 
qu'il peut à chaque inftant le les repréfenter comme s'il 
les avoir encore devant les yeux , & c'eft de ce choix 
exquis qu'il fe forme ce magafin (i) de belles idées , & 
pour ainfi dire ce BEAU IDEAL dans lequel il puife des 
compofitions fublimes. 

(l) L'Éditeur vouloit changer le ir,ot njagaftn , par la raifon qu'il 
n'efi pas noble ; mais l'Auteur ( entêté comme un Auteur ) n'a jaiiiais 
voulu en démorJte , fous prétexte que les mots François n'avoient pas 
fecfoin d'entrer dans les chapitres d'Allemagne. 

( Note de r£diteur. ) 



CHAPITRE 



DES Paysages. 6<^ 

C H A P I T R E V I I. 

De Za pojjibîlité de tirer parti de toutes 
fortes de Situations, 

J. L eft fans dowte des fiïîuations préférables 
à d'autres lorfqu'on en a le choix ; car pluâ 
la nature a fait pour vous, moins elle vous 
laiffe à faire ; mais il n'en eft point qui n*ait 
fon mérite particulier ou fon trait difîinc- 
tif. Celui de l'une , fera dans la variété 6c 
le jeu du terrein ; celui de l'autre , dans 
le brillant des eaux. Telle fituation réjouira 
par le fpe£lacle animé d'une population 
nombreufe , telle autre plaira par larichefle, 
& l'abondance de fes productions. Cefl à 
bien faifir, à développer, & à préfenter avec 
avantage le mérite de chaque chofe, que 
Confiée le talent. Le terrein eft comme iâ, 
toile fur laquelle fe doit faire un tableau j 

E 



€6 DE LA Composition 
s'il y a des chofes mal faites , il faut les ef- 
facer , ou les cacher ; fi elle eft vuide , il 
faut la remplir entièrement ; s'H y a des 
chofes bien faites, il faut les conferver & 
fuppléer le relie. Contentez - vous donc 
toujours de ce que la nature vous donne, 
fçachez vous palTer de ce qu'elle vous re- 
fufe , 6c ne vous découragez pas pour cela. 
La nature a fait pour tout le monde ; le 
plus fouvent un bel homme , ou une belle 
femme , ne font que des effigies , des beai^- 
tés ftatuaires j la plus grande laideur d'une 
phifionomie , c'eft de manquer de mouve- 
ment & d'efprit, comme celle d'un ter- 
rein d'être enfermé par des murailles , & 
d'être défiguré par la régie & le compas. 
La fituation fans contredit la plus dif- 
ficile à traiter , feroit une plaine parfaite- 
ment platte Ôc dénuée d'eau , telle que la 
plupart de celles aux environs de Paris. 
Mais encore y a - 1 - il des Villages , des 
.Villes , des montagn&s à l'horizon , & tou- 



t) Ê s Paysages. 6f 

joues quelques collines ou quelques vallons 
formés par l'écoulemenr des eaux. Qui voua 
empêche donc de bien choifir vos fonds & 
vos lointains ? puifque Voujs en:, avez de 
tous côtés en abondance ; de bien former 
votre cadre , vos plans de devant avec des 
plantations , ôc de vous bien lier au carac- ' 
tere 6c au fpeÊlacle général de la culture? 
Derrière le cadre de votre grand tableau , 
tous les bâtimens néceflaires à votre ufage 
pourroient vous fournir autant d'objets de 
promenades , & de petits tableaux dans lea 
détails. 

Autour de vos écuries , cachées en. par- 
tie par des arbres dans un vafte endos, 
vos chevaux pourroient s'ébattre en ' li- 
berté fur le gazon. ; une fontaine ou bien 
un abreuvoir avec quelques grauppes d'ar* 
bres bien difpofés , pourroit fournir la com- 
pofition d'un afîez joli tableau. 

Dans un bois taillis entourré de palif- 
fades , vous pourriez arranger une méii*- 

Eij 



<f8 DE LA Composition 
gerie où tous les. animaux feroient ou pa» 
roîtroient en liberté ; au milieu du bois 
une cabane ruftique y ferviroit de logement 
à la 'ménagère. 

Un verger avec un gazon fin^ou de beaux 
grouppes d'arbres & de pampres entrelacés, 
ofFriroient tout à la fois les dons de Bacchus 
& ceux de Pomone j les variétés d une pcpi- 
niere fans alignement, les enclos de culture , 
ceux des jachères où feroient les beftiaux, le 
tableau de la ferme , celui de la laiterie^ 
un potager maraclier , avec tine maifon de 
Jardinier pittorefque , pourroient vous of- 
frir fucceîlivement des objets intéreflans. 
En fe rapprochant de la maifon , vous 
pourriez trouver iau milieu d'un bois d'ar- 
bulles un joli jardin de fleurs ^ où les buif- 
fons bien difpofés , feroient place à une 
petite maifon fervant d'afyle à ce lieu par- 
fumé. 

Un jardin d'hiver compofé de tous les 
arbres ôc arbuiles toujours verds , pourrolt, 



"bEsPAYSAGES. 60 

du cote du midi , n êcre féparé du falion 
d'hiv^er que par une ferre chaude , qui , 
dans cette fJfon , préfenteroic de l'appar- 
tement i'illufion de la température ôc des 
couleurs du printems ; la malTe du bâti- 
.ment de la ferre chaude avec des planta- 
tions bien difpofe'^s , pourroit former un 
joli tableau. En été les chadis de la ferre 
■qui ferpient fupportes fur une colonnade , 
pourroient s'enlever,. & laifler, au milieu 
d'une rotonuc decouverte^s^exhalerenliberté 
les parfurtis des orangers , qui, par ce moyen , 
refteroient toujours plantés en pleine terre, 
Ceit for-tout dans ce tableau , que la cou- 
leur ôc la forme étrangère des arbres per- 
mettroient d'introduire , avec vraifemblan- 
. ce , quelques petits temples d'un ftyle fimple 
ou autres fabriques (a) de ce genre., telles 



{n) On ^^'ÇiVtWz fabriques tn terme de Peinture & 
d'Architedture , tous le? bâtimens & conftru6tions queU 
çonq^ues : ç'efl le mot générique. 

£ ii> 



70 DE LA Composition 
que des urnes , des abélifques , monumens 
confacrés à l'amitié ôc à la reGonnoifTance , 
ou des tombeaux de grands hommes , dont 
le fouvenir eft toujours précieux à rap- 
peller. 

Ajoutez que vous pourrez faire tout au-, 
tour de votre enclos , un bocage & dea 
afyles charmans dans un vallon folitaire & 
fombre , àc cela , par un moyen fort aifé 
dans prefque tous les pays de plaines. Pour 
cet effet vous i^*avez qu'à faire creufer tout 
autour de votre enceinte un foifé tortueux 
fans talus , avec une pente fuffifante dans 
le fond pour y détourner les ravines , le 
cours des eaux aura bientôt rompu les for- 
mes du terrein , & produit toutes fortes 
^e (înuofités naturelles. Alors du côté ex- 
térieur garniffez bien l'c-fcarpement du ra- 
vin de toutes fortes de bois impénétrables , 
& pour plus grande fureté , mettez -y en- 
core , Çi vous voulez , une bonne paiifTade ^ 
pointes. 5 enfuite par toutes fortes de mou- 



DES Paysages. 71 

vemens de terrein , toutes fortes de plan- 
tations foigneufement difpofées , tantôt 
compofées d'ombrages épais qui forment des 
berceaux au-defTus de la tèto, , tantôt par des 
plantations plus claires qui aiditiettent quel- 
ques rayons de lumière : vous ferez le 
maître de jetter dans ce vallon beaucoup 
de variétés. Une grotte y une cellule ^ un 
petit hermitage , peuvent convenir dans 
les endroits les plus retirés tk les plus fau- 
vages ; & fi par hafard il fe trouve tout 
naturellement dans votre enclos un autre 
vallon auquel celui qtie vous avez fait cor- 
refponde ; fi dans ce vallon naturel, comme 
il y a apparence , les pentes fe trouvent 
plus douces , le tapis d'une verdure plus 
fraîche & qu'il foit entouré d'un joli bois , 
c'eft dans le fond de cet afyle de tendrefle 
& de folitude , que peut fe trouver la ca* 
bane de Philémon & Baucis. Une habita- 
tion en plaine où la plus grande partie de 
Vintérêt & des foins roule fur la ménagère ,. 

Eiv 



72 DE LA Composition 
eft plus particulièrement faite pour des époux 
qui ont mêmes foins & mêmes peines, & 
ç'efi: à la tendrefle conjugale que ce lieu 
doit être particulièrement confacré. 

Un parc fymétrique enfermé de murs 
comme une prifon , obftrué de tous côtés 
par des murailles de charmille , qui en ne 
jaiflant aucun paflage ni aux rayons du 
foleil^ni aux vents pour balayer les vapeurs, 
rendrpient ce lieu trifte, humide & mal fain , 
vous paroitroit peut-être un fujet plus dif- 
ficile à traiter , qu'il ne l'eft en effet j car 
en montant fur le haut de la maifon avec le 
Peintre, vous pouvez choifir tout ce qui vous 
convient, regarder comme non -avenu tout 
ce qui vous déplaît, & ce que vous conferve- 
rez vous donnera l'avantage de belles maffes 
toutes venues. Le meilleur parti eft de 
tâcher de faire entrer dans l'abbatis de la 
£jraade découverte , toutes les allées droites 
qui pQurroient être vues de la maifon , fur- 
t^iir fi les bois font vieux, car en cher-- 



DES Paysages. 73 
chant à les mafquer , vous ne pourriez ja- 
mais en effacer fuffifamment les lignes & les 
.ouvertures avec déjeunes plantations. Quant 
aux pâtes d'oies , étoiles j lunes , demi-lu- 
nes 5 &c. qui peuvent fe trouver dans les 
iTiaffifs derrière le cadre de vos grands ta- 
bleaux , vous les remplirez de bois^ ou en dif: 
poferez fuivant la convenance de vos détails. 

Dans tous les terreins où il y a des mon- 
tagnes , il y a toujours des vallées 6c or- 
dinairement de l'eau ; ainfi vous y trouve- 
yez tous les matériaux les plus importansj 
c'eft à vous de les bien employer. 

Les montagnes font en général d'un très- 
grand avantage pour une bellu compoiition , 
puifqu'elles appartiennent toujours à un pays 
tourmenté jt fufceptible par conféquent de 
beaucoup de variétés. Les profondeurs des 
vallées font ordinairemenx arrofées par des 
cours d'eau ; les fommirés & les revers of- 
frent fans ceffe des pays différents \ fouvent 
des chûtes d'eau tombant des montagnes ou 



74 DE LA Composition 

des rochers, peuvent fournir de très-grands 

effets. 

Je ne vois gueres que trois circonftances 
où les montagnes pourroient vous donner 
un peu d'embarras. 

1*^. Si les montagnes fe refTerroient de 
manière à ne laifler entr'elles , devant votre 
maifon , qu'un vallon étroit & marécageux 
fans aucun lointain , cette fituation feroit 
fans doute un peu folitaire; mais vous en 
pourrez néanmoins tirer des tableaux très- 
intéreflans. Le déflechement de votre ma- 
rais formeroit aifément dans le vallon un 
ruiffeau ou petite rivière , qui tantôt s'ap- 
prochant , tantôt s'éloignant de l'efcarpe- 
ment du terrein , pourroit recevoir fuc^ 
cefTivement la réflexion des objets , foit 
fabriques , rochers ou mafles de bois , qui 
en fe peignant dans les eaux , caradérife- 
roient encore plus fortement les diverfités 
ôc les formes des montagnes. Je fuppofe 
que Tefcarpçment du côté du. Nord feroiç 



DES Paysages. 7) 
planté de bois épais , pour abriter de la 
fureur des '«-ents cette fituation paifible , 
l'efcarpemQnt du Midi pourroit être planté 
de mafles plus claires , à travers lefquelles , 
far la peloufe de bruyère ôt de ferpolet , 
fe joueroient de nombreux troupeaux ; peut- 
être une petite fource s'échapperoit - elle 
de la montagne entre quelques mafîes dé 
rochers qui ferviroient de bafe à un petit 
Temple dédié à l'Amour, à l'Amitié, ou à la 
Liberté. Il feroit caché en partie fous les 
noirs ombrages d'un bois d'ifs ou de fapins , 
& toute cette maffe réfléchie dans les eaux 
de la rivière ou d'un petit lac qui feroit 
au pied , pourroit former le fécond ou le 
troifiéme plan, fur l'un des cotés de votrv. 
tableau , tandis que de l'autre , à l'extrémité 
des pâturages, une cabane de Bergers dans 
i'éloignement ôc la finuofité du vallon , fe 
perdant tout- à-fait avec le cours du ruif- 
feau derrière le tournant croifé des mon- 
tagnes 5 VQ13S fourniroit un lointain caché> 



7<^ DELA Composition 
&pour ainfl dire myjlérieux ^ toujours plus 
intérefTant pour rimagination , qu*un loin- 
tain découvert ne peut l'être pour les yeux. 
Qu'une telle fituation conviendroit bien 
pour rappeller le fouvenîr du bonheur des 
premiers hommes dans l'Heureufe Arcadie 1 
fur-tout , fi ceux qui la polTederoient , f(;a- 
voient en jouir & fe fuffire à eux-mêmes. 

2°. Les montagnes font-elles fort voifmes 

d'un des côtés de la maifon f Elles peuvent 

faire^ par lamajefté de leurs maffes couvertes 

de bois, les devants diuw payfage àt grand 

ftyk(a). 

3°. Les montagnes fe trouvent-elles à 
une très-petite diftance en face de la mai- 
fon ? C'eft le cas d'en planter les fommités 
ou de difpofer les bois en amphitéatre , de 
manière à fairevaloir toutes les inégalités da 
terrein. Peut-être au pied de la montagne ^ 



{a) On. appelle /?y/^ , dans les arts , les diiTérenrs carac-.. 
tereo de.compofi.tipns; on dit ft^'le.noble , ilylç élég?.nr, S*:c* 



DES Paysages. 77 
pourrez-vous vous procurer un lac ou une 
rivière , dans laquelle viendroient fe jetter" 
plufieurs chûtes d'eau Te précipitant de la 
montagne ; croyez-vous qu'un pareil avant 
fcène réfléchi dans la pièce d'eau au-def- 
fous 5 ne feroit pas un beau plan de devant 
pour repoulTer la vue fur le payfage de la 
vallée, ôc fur les lointains que vous pour- 
riez prendre tout-à-fait fur le côté de votre 
horifon ? Car loin que ce foit un avantagé 
de prendre en face le point de perfpec- 
tive 5 plus vous le reculerez fur les coins 
de votre tableau , plus la perfpeifdve fera 
éloignée {a). 

Si néanmoins l'effet du tableau principal 
n'eu abfolument praticable que de manière 
à être obligé de fortir , & à faire un quart 
de converfion pour en jouir, en ce cas vous 
auriez plutôt fait, à la fuite de l'arparte- 



( û ) Par la raifon que la diagoriais eil plus longue 
que la perpendicuhive du quarré. 



78 DE LA CoMPÔSittON 

raent, d'ajouter un fallon de compagnie j 
dont la forme extérieure ornée de mafles 
d'arbres bien difpofées , pourroit fe com- 
pofer agréablement , & qui feroit tourné 
de manière à jouir avantageufement des 
payfages qu'offriroit alors tout naturelle- 
ment le cours de la vallée : compter que cç 
parti feroit bien plus facile oc bien moins 
difpendieux y que de culbuter tout votre 
terrein à tort & à travers. 

Il eft encore un autre point de difficulté 
fur lequel vous devez vous raflurer , c'efl; 
celui des chemins publics qui traverferoient 
votre compofition ; loin d'y être un incon^ 
vénient , foyez fûrs qu'ils animeront au con- 
traire vos payfages. Plus ils pafleront près 
de votre maifon, plus elle paroîtra habi- 
tée ; plus ce fera pour vous un objet de 
récréation continuelle.Unfoffé rempli d'eau, 
ou revêtu de pierres , peut toujours vous 
en féparer pour la fureté , ôc ne point vous 
en féparer pour l'agrément de la vue , & 



DES Paysages. 79 
la liaifon avec les objets au-delà. D'ailleurs 
pourvu que votre potager, & les endroits 
les plus intéreflans de votre pofTefïion foient 
à couvert , quel tort peut - on vous faire 
dans les endroits totalement ruftiques ou 
champêtres ? Au refte , vous pouvez , (i 
vous voulez , féparer votre compofition en 
autant d'enclos qu'il y a de traverfées de 
chemin , & donner à ces enclos , fuivant 
la nature du pays , des caraderes difFérens. 
Je me fuis divifc chez moi en quatre en- 
clos, celui de la forêt, celui du défert , 
celui de la prairie , & celui de la métairie , 
^ui comprend toutes les cultures ; mais à 
l'exception de ce dernier , dans les trois 
autres , je ne me fuis défendu que contre 
les bêtes de la Capitainerie , ils font ouverts 
aux hommes : le tableau de la nature ap- 
partient à tout le monde, & je fuis bien 
aife que tout k monde fe regarde chez 
moi comme s'il étoit chez lui. 



8û DE LA CDkPOSlTiO^I 

CHAPITRE V 1 1 1. 

De lu conveTiance de ce genre pouf 
toutes fortes de Propriétaires, 

x\. V E z-vous jamgis vu des payfages dé 
Nicolas Poujjftn j de Sébajllen Bourdon y 
de Pierre-Paul Ruhens _, de Gafpre Pouf* 
fin 3 de Claude Lorrain ^ de Rifchard JVïU 
fon y de John Smich ^ de Franfifco Zuca^ 
relly , de Salvator Rofe ^ de Paul Brill ^ 
^Antoine Vattéau ^ de Nicolas Berghem , 
d'Herman d^ Italie ^ de Paul Poter _, de 
Teniers le jeune y &c. ? Vous ne doute- 
rez certainement pas qu'il n'y ait des payfa- 
ges pour toutes fortes de fituations > de 
maifons ôc de perfonnes , de quelques qua- 
lité & condition qu'elles puifTent être , 
ainli que pour toutes fortes de terreins de 
quelque dimenfion qu'ils foient ; car il en 

eft 



DES Paysages» St 

eft du plus petit terrein , pourvu qu'il ne 
foit pas enferm(^ de tous côtds par des bâ- 
timens élevés, comme d'une petite toile, on 
y peut faire avec peu de chofes un jali 
tableau de Chevalet. 

Lorfque vous aurez bien fenti qu'il y a 
des payfages de toutes fortes ; payfages 
héroïques ^ nobles , riches , élégants _, volup- 
tueux ^ folitaires ^fauvages ^féveres^ tran* 
quilles _, frais j/impleSjchampétreSj rujliques^ 
&c. vous ferez bien convaincu alors qu'il 
n'eft pas befoin d'avoir recours à la Féerie 
ou à la Fable , qui font toujours autant au» 
defTous de l'imagination, que le menfonge 
Teft de la vérité , non plus qu'aux machines , 
qui manquent toujours leur effet, ni aux 
décorations de l'Opéra , qui montrent tou- 
jours la corde. 

Les Palais des Princes ôc des Rois pour- 
roient être environnés de payfages héroï* 
qaes ; des grouppes d'arbres majeftueux or- 
nés des trophées de leurs victoires, de vafles 

F 



8« DE LA Composition 

étendues d'eau , des fabriques du plus grand 
ftyle ornées extérieurement ou intérieure- 
ment de ftatues fuperbes , pourroient carac- 
térifer tous les plans du tableau , tandis 
qu'une vafte découverte , ôc de riches loin- 
tains , donneroient à tout l'enfemble l'effet 
le plus majeftueux. 

Puifque ce genre peut convenir aux Palais 
des Princes , à plus forte raifon dans l'ex- 
trême variété dont il eft fufceptible , chacun 
pourra trouver facilement ce qui convien- 
dra le mieux à fes facultés , à fa fituation 
ôc à fon goût {a). 

(a) Comme il y a certainement plus de variéte's dans 
l'ordonnance générale de la nature , que dans une divifion 
particulière , en parcs , jardins , ferme , & même pays; 
car, ( comme je l'ai dit plus haut , un pays n'eft pas 
un payfage ; ) qu'importent tous les noms particuliers 
que le maître voudra donner à fon habitation ? Dans 
Tordre pittorefque , tout doit être payfage , & tout ce 
qui ne rend pas le tableau d'un payfage , eft fans goût 
& fans effet. 



CHAPITRE IX. 

De l'Imitation, 

I j E s Poètes , les Peintres , les Muficiens 
& les Acteurs ne font que trop fujets à 
s'imiter les uns les autres. Dans tous les 
arts d'imitation , il n'eft néanmoins qu'un 
feul maître à imiter , c'eft la nature. Les 
grands génies ont toujours fuivi cette route ; 
les petits ont fuivi la routine ; quand vous 
n'aurez fait que copier d'après un autre , 
vous ferez bientôt dégoûté de votre propre 
ouvrage , car la copie eft toujours bien in- 
férieure à l'original. D'ailleurs il en eft des 
fituations comme des phifionomies ; quoi- 
qu'il y en ait qui paroiilent fe relTembler, 
la refTemblance ne fe foutient gueres en 
face : n'imitez donc pas même le jardin de 
votre voifin le plus proche ; car dans les 

Fij 



84 DE LA Composition 

détails particuliers de chaque terrein , l'un 
aura des vallons , l'autre des collines. Un 
lointain conviendra à la compofition de^Tun , 
un lointain différent à la compofition de 
l'autre ; joignez à cela la différence de l'é- 
tendue ôc des proportions du tableau rela- 
tivement à la maffe , au genre de la maifon , 
à l'état ou aux facultés différentes des pro- 
priétaires : joignez à cela que le même ter- 
rein peut recevoir une infinité de compo- 
fitions diverfes ; à plus forte raifon , les 
compofitions d'un pays de montagnes ou 
d'un pays aquatique , conviennent - elles 
encore moins à un pays plat ou à un pays 
fec ; d'ailleurs quelle différence d'intérêt ! 
lorfque la fituation de l'un , ne fera pas 
celle de l'autre , & lorfque tout un pays 
fc trouvera orné d'une infinité de tableaux 
& de payfages divers , qui feront tout à la 
fois le charme des propriétaires & des fpec- 
tateurs. On pourroit fans doute trouver de 
plus grands fujets d'étonnement dans ces 



DES Paysages. 8; 

prodigieux caprices de la nature par lefquels 
elle femble vouloir rapetijjer l'homme ôc les 
vains efforts de l'art ; on pourroit fans doute 
être frappé par l'afped de ces piles énormes 
de rochers entaffés les uns fur les autres, & le 
fpedacle impofant de ces vaftes montagnes 
s'élevant au-deffus des nuéesjlesunes entr'ou- 
vertes par les feux fouterreins, ôc les autres 
fracaffées par limpétuofité des torrents dont 
les mugiffements menacent de tout entraîner; 
mais enfort peu de tems la folemnité & la fé- 
vérité de pareils afpeds deviendroit pénible : 
les grands objets font comme les grands 
Seigneurs ; tout ce qui eft difproportionné 
eft bien-tôt fatiguant ; c'eft avec les bonnes 
gens y & les objets doux qu'il faut vivre.. 



Fiii 



26 DE LA Composition 



Il I ■mil iiiiiiiiii II I II 



CHAPITRE X. 

Des Flantadons. 



A 



PRÈS avoir traité de l'enfemble , des 
détails 5 & des convenances , après vous 
avoir montré les inconvénients d'une fervile 
imitation ; je dois vous parler à préfent des 
différens matériaux du payfage , ainfi que 
du caractère des différentes fîtuations. Les 
différens matériaux qui entrent dans la com- 
pofition du Payfage , font les plantations , 
les eaux , & les fabriques. Les rochers ni 
les montagnes ne font pas à la difpofition 
de l'homme , & les petits remuements de 
terre, ne valent jamais les grandes dépenfes 
qu'ils caufent. 

Je commencerai donc parles plantations , 
parce que les bois font la plus noble parure 
de la terre ; ôc que leurs ombrages , en font 
l'azile le plus naturel ; & le plus agréable» 



DES Paysages. 87 

Je me garderai bien d'entrer à cet égard 
dans les détails minutieux du jardinage 
Anglois fur les maflTifs ouverts , ou fermés , 
fur les grouppes & les arbres ifolés , les 
évergréens (a) &c. Tout cela ne ferviroit 
qu'à faire de la confufion dans votre tête j 
& fur votre terrein. 

L'emploi de toutes les plantations, relati- 
vement à V effet pittorefquc y ne confifte que 
dans cinq objets principaux. 

1°. Celui d'établir des plans de perA 
pedive 5 ou couliiTes d'avant fçene , qui 
lient les fonds les plus agréables du pays 
au point de vue de votre habitation. 

2°. A former dQs plans d'élévation qui puiA 
fent donner beaucoup de relief même à ui> 
terrein abfolument plat. 

3°. A cacher tous les objets défagréables. 



ia) Les Evergréens font les arbres qui relient toujourô 
verds , tels que les fapins , les buis , 1-es ifs , les lau^ 
riçrs ; &c. 

F iv 



88 DE LA Composition 

4*^. A donner plus d'étendue aux objetf 
întérefîans , en dérobant leurs extrémités 
derrière des maiTifs de plantations ; ce qui 
donne lieu à l'imagination , de prolonger 
les objets au-delà du point où on les perd 
de vue. 

5®. A donner des contours agréables à 
toutes les furfaces des eaux & du terrein. 

Les arbres font en général de trois 
efpeces. 

1°. Les arbres forefliers 6c de grande 
mafle , tels que le chêne , le hêtre y l'orme , 
le chateigner &c. 

2^. Les arbres aquatiques , tels que les 
peupliers , les aulnes &c. 

3°. Les arbres montagnards, tels qwe 
les bouleaux , les pins , les cèdres & gené- 
vriers ôcc. 

Quant au clioix des arbres , c'efl , comme 
je vous l'ai déjà dit, le tableau de votre corn- 
pofition qui doit vous le difter. Mais en 
général, il eft prefque toujours à propos 



DES Paysages. 89 
de placer de grandes maffes , & des arbres 
foreftiers fur le devant , parce que plus les 
devants de la compofition font élevés Ôc 
vigoureux , plus le tableau produit un grand 
effet de perfpeftive. 

Il s'eft introduit deux idées au fujet des 
plantations contre lefquelles je dois vous 
mettre en garde avant de quitter cet article. 
Celle des nuances des arbres j & celle des 
arbres étrangers. 

Jamais les nuances des arbres ne peuvent 
être fenties diftindement , que dans un petit 
jardin à fleurs {a). Dans Féloignement , & 
dans le payfage , ce fera bien moins du choix 
des arbres , que de l'effet de la lumière , 
que réfultera la diverfité des couleurs ; 
c'efl donc à la lumière qu'il faut laiffer le foin 
de cette variété ; elle en produira plus tout 
naturellement , que le meilleur Jardinier 
avec bien du tourment. 

{a) C'eil ce qu'on appelle en Angleterre , Flc-furc 
gûrden : Jardin de plai/ance. 



po delaComposition 

Quant aux arbres étrangers , non-feule- 
ment ils font très difficiles , & très chers 
à élever ; encore plus difficiles à conferver j 
mais ils fe lient toujours mal avec les arbres 
du pays. La nature a placé dans chaque en- 
droit ce qui lui convient le mieux. Les peu- 
pliers, les aulnes & les faules auprès des eaux, 
les ormes & les fapins dans les prairies , 
les chênes ôc les hêtres dans les forêts , 
les pins & les cèdres dans les rochers àc 
les terreins ftériles , les arbres fruitiers dans 
les terreins fertiles ; ôc ce ne fera jamais 
impunément que vous contrarierez les dit. 
pofitions de la nature. 



4* 






^^ 



DES Paysages. pi 

CHAPITRE XI. 

Des Eaux, 



L 



A difpofition & la forme des eaux dans 
i'enfemble de votre compofition doit être 
di£lée d'abord par la facilité de leur arran- 
gement , par la vraifemblance de leur em- 
placement , par la pente générale du terrein , 
& furtout par l'effet qu'elles doivent pro- 
duire dans votre tableau général. Leur éten- 
due doit être proportionnée à l'efpace oii 
elles doivent figurer ; une large rivière 
n'eft pas néceflaire dans un bois , mais un 
petit ruiffeau feroit un effet mefquin dans 
une grande plaine. 

Comme les eaux fuivant leurs différentes 
efjjeces , s'accordent plus ou moins bien 
avec les objets environnants , il eft bon 
d'en çonnoître les différents caractères pour 



p2 DE L A COMP S I TI ON 

les employer à propos , & furtout dans les 
détails 5 où leur effet 6c leur forme relative 
n eft pas diftée précifément par l'ordonnance 
du grand enfemble. 

Relativement à V effet pittorefque ^ les 
eaux peuvent être divifées en cinq efpeces^ 

Les cafcades écumantes , 

Les cafcades fuaves , 

Les eaux rapides , 

Les rivières , 

Les eaux calmes ; 

Les cafcades écumantes j font celles où 
les eaux fe précipitent violemment ôc en 
grande abondance. Ces fortes de cafcades 
forment une grande maffe blanche fembiable 
à la chaux qui bouillonne. C'efl pour cette 
raifon que ce genre de cafcade ne peut 
jamais faire un bon effet que fur un fond 
de rochers , ou fur un fond de ciel. Sx 
néanmoins leur fituation vous oblige à les 
employer dans un bois , il eft à propos de 
les placer dans un renfoncement , ôc de dif- 



DIS Paysages. 95 

pofer quelques mafles d'arbres en avant, 
afin de répandre un demi jour fur ces eaux 
trop blanchâtres ; car fi vous placez de 
pareilles cafcades en avant d'un fond noir ^ 
leur couleur d'un blanc mat , ne manque- 
roit pas de faire une tache défagréable dans 
le payfage. 

Les cafcades /uaves j n'étant au contraire 
compofées que de lames d'eau peu épaifl'es, 
& tranfparentes , qui laifTent apperce- 
voir en deflTous , & dans leurs interval- 
les , les fonds moufiTeux & verdâtres 
qu'elles arrofent , ces fortes de cafcades 
reçoivent toujours un ton de couleur locale , 
qui s'accorde d'elle-même avec les objets 
qui les environnent , de quelque nature 
qu'ils foient : ce qui fait, qu'excepté dans 
les payfages d'un grand genre , ces fortes 
de cafcades font toujours plus aimables , 
d'un accès & d'une jouiffance plus facile , 
que ces grands fracas , qui commencent par 
effrayer, ôc finiffent par étourdir. 



^4- DELA Composition 

Les eaux rapides ^ conviennent au pied 
des montagnes efcarpées , dans les vallons 
étroits , 6c dans des bois où le terrein eft 
inégal ; le moindre petit ruifîeau qui mur- 
mure fous des ombrages eft toujours d'un 
effet intérelfant. 

C'eftau pied des coteaux , dans les vallées, 
& dans les prairies dont elles rafraîchiifent 
la verdure, que les rivières ferpentent le 
plus naturellement. Mais quelqu'agréables 
qu'elles puiffent être dans fétendue d'un 
pays , elles font fujettes en général à beau- 
coup d'inconvénients dans fenceinte d'une 
habitation. Lorfque les rivières font naturel- 
les, elles font prefque toujours fujettes aux 
inondations , ou difficiles & dangereufes 
pour la navigation ; lorfqu'au contraire elles 
font faâ:ices , fi vous en difpofez le cours 
de manière qu'il fe prolonge en avant du 
point de vue de la maifon , le racourci de 
la perfpeûive fait fouvent paroître comme 
autant de feftons défagréables , les fmuo- 



DES Paysages. pj 

fîtes des bords ; Ci au contraire vous voulez 
lui donner des directions tranfverfalles , à 
très - peu de diftance de la maifon , vous 
n'appercevrez point d'eau. D'ailleurs vous 
aurez à furmonter la grande difficulté de 
donner aux bords de votre rivière fadice, 
des contours agréables , & vraifemblables : 
enfuite celle d'en dilTimuler le commen- 
cement & la fin : enfin celle de conti- 
nuer long-tems fon cours fur le même 
niveau , ou bien de le foutenir par des re- 
tenues , qui paroîtront comme autant de 
digues de petits étangs , fi à chaque retenue 
le volume n'eft pas fijffifant pour former 
de belles nappes d'eau ; ajoutez à cela que 
pour peu que les eaux foient fales , elles 
auront l'air de croupir plutôt que de courir. 
Ces différents obftacles & plufieurs autres 
encore , qui ne manqueront pas de fe ren- 
contrer dans l'exécution & dans la main- 
d'œuvre , font autant d'écueils au fuccès 
des rivières fa£tlces. Il eft néanmoins des 



SfS DE LA Composition 
circonftances , où lorfque les niveaux ne 
s'y oppofent pas , la forme d'une rivière 
convient mieux à l'effet du payfage Ôc au 
caraûere de la fituation ; comme par exem- 
ple , lorfqu'il eft queftion d'embellir une 
large vallée compofée de vaftes prairies , . 
ou de deffécher des marais mal-fains. 

Pour que le cours des rivières fatlices 
puiffe être vraifemblable , il eft abfolument 
néceflaire que les eaux paroiffent couler 
dans l'endroit le plus bas du terrein , de 
manière que la pente continue jufques fur le 
bord; mais fi le cours de votre rivière s'étend 
dans un elpace découvert , ayez foin que les 
progreflions des eaux foient longues, les 
dnuofités douces ôc peu fréquentes,ôc que les 
tournants en foient d'une faillie bien décidée. 
Il eft bon, autant qu'il eft poftible, de con~ 
duire votre rivière à la liziere des bois ; 
cela fépareroit d^une manière plus naturelle 
& plus commode les prairies ôc les pâtu- 
rages , d'avec vos plantations les plus inté- 

reflantes ; 



DES Paysages. 97 
reflantes ; & vous procureroit en même-tems 
une promenade chaimante entre des ombra- 
ges qui s'étendroientjufques Tur le bord des 
eaux. 

Une autre condition eflentielle à l'effet 
d'une rivière faûice , c'eft d'en cacher foi- 
gneufement le commencement & la fin. 
La manière la plus naturelle & la plus 
fimple efi d'en enfoncer les extrémités dans 
des bois , ou derrière des montagnes; lorf- 
que la pente & le volume d'eau font fuffi- 
fants , un moulin eft encore une manière 
de la terminer , d'autant plus heureufe 
qu'elle réunit en même-tems l'agréable ôc 
l'utile. 

Au défaut de cqs moyens , on peut cher- 
cher différentes refTources , comme de faire- 
fortir les eaux de delTous des rochers , & 
de conflruire,à l'endroit où fe termine votre 
rivière , un pont de pierre dont les arches- 
feront bouchées. L'obfcurité produite par 
le renfoncement des voûtes fous les arches , 



p8 DE L A Co M POS 1 T ION 

empêchera qu'on n'apperçoive que l'eau 
ne paffe pas réellement à travers , ôc fi 
vous entourez ce pont avec des bois 
épais 5 ou Cl vous conftruifez deffus une 
fabrique j on n'appercevra pas , même en y 
paiïant, la difcontinuité du cours de l'eau {a). 
Ces dernières reflburces font un peu forcées, 
mais tel eft l'inconvénient des chofes ar- 
tificielles. 

Les eaux calmes font les fources , les 
pièces d'eau , les étangs , & les lacs (b)-, ces 

(a) On a pratiqué cette méthode à Paris , fur les Ponts 
au Change , Notre-Dame , Marie , &c. avec tant de 
fuccès , qu'on y a parfaitement dijfimulé le cours de la 
Seine. 

(3) Lorfqu'une pièce d'eau de plufîeurs arpens d'é- 
tendue eft formée par une rivière , ou des fources qui 
la renouvellent fans ctSt , on l'appelle alors un lac , 
en terme de compofition , tant pour la diftinguer d'un 
étang , dont la dénomination préfente l'idée d'une eau 
plus ftagnante , que parce qu'une telle pièce d'eau eft 
au moins dans la proportion de l'étendue d'un jardin , 
ce que le plus grand lac eft dans la proportion de l'u- 
nivers. 



Des Paysages. pt? 
fortes d'eaux font celles qui offrent le plus 
de facilité dans la compofition. On eft 
abfolument le maître , fans choquer la vrai- 
femblance , de difpofer de leur fituation ^ 
de leur forme , de leur étendue , & des 
ornements de leurs bords , conformément 
à la feule convenance de l'effet général , ou 
particulier ; la ftagnation même de ceâ 
fortes d'eaux , peut devenir un avantage 
en vous offrant une réflexion plus nette 
des plus beaux objets de votre tableau. 
D'ailleurs la chute du trop plein de votre 
lac pourra facilement vous fournir dans les 
détails , par une ou plufieurs cafcades , la 
naiffance d'un joli ruiffeau,dontles fmuofités^ 
les accidents multipliés , ôc le cours , fous 
l'ombrage myftérieux des bois, font toujours 
d'une jouiffance bien plus intéreffante, que 
celle d'une rivière au milieu d'une plaine. 



W9i «M 



G ï) 



ïoo DE LA Composition 



^g. • ^m'^^..^,iM^lJUi • ul4^ft^ l KiS l SllJSim ' Mm4iJl< < " aji 



CHAPITRE XI I. 

Du cours dc3 Vallons ^ du Jeu du Terrein 
& des mouvemens de la Lumière, 



L 



E s eaux font à la vérité ce qui 
anime le plus un payfage , parce que c'eft 
de tous les objets de la nature végétale 
celui qui y donne le plus de mouvement , 
foit par le bruit des chûtes précipitées , 
foit par la progrefïion de fon courant , 
que l'imagination prolonge encore , lors 
même qu'il échappe à la vue ^ foit encore 
par l'effet de la tranfparence , qui les fait 
fervir de miroirs aux objets voifins. Néan- 
moins malgré tous ces avantages , indéper^- 
damment de tous les inconvénients aux- 
quels les eaux foit naturelles , foit factices , 
vous expofent fouvent , foyez bien perfuadé 



DES Paysages. loi 
qu'il vaut beaucoup mieux ne point avoir 
d'eaux , que d en avoir de vilaines. L'idée 
de mouvement que donne la progrelfion 
du cours des eaux peut fe fuppléer très 
agréablement par les différentes formes du 
terrein , & la progreflTion du cours des 
vallons qui excite toujours l'imagination à 
les fuivre , & les Jkmbes à les parcourir dans 
i'efpérance des objets nouveaux qu'on efpere 
y rencontrer : la réflexion des objets voifms 
s'opère aufli d'une manière trc;sintéreflante 
fup la furfâce des tapis de verdure. Les 
arbres & \ts fabriques fe tracent en ombres 
înFiniment légères & tranfparentes fur les 
glacis de la rofée du matin & du foir ; & fi 
les formes du terrein , les maffes des planta- 
tions 5 les différens plans , les fuyans de la 
perfpetlive , ôc les coups.de jour font mé- 
nagés dans votre compofition de manière à 
donner beaucoup de jeu aux différens effets 
de la lumière, qui eft elle-même un fluide 
encore plus rapide , & plus diverfement 



102 DE LA Composition 
coloré que le fluide aquatique ^ vous ferez 
vous-même étonné de la variété continuelle 
que jettera dans votre payfage le libre cours 
de la lumière ; ôc pour peu que vous y 
joigniez le mouvement des paiïants & celui 
des animaux , lorfque vous rencontrerez 
enfuite fur votre chemin tant de petites eaux 
faites à grand frais^ loin d'en regretter la pri- 
vation , vous aurez fouvent lieu de vous 
applaudir de n'être pas expofé en pure perte, 
&UX tourments Ôc aux dépenfes qu'entraînent 
toujours mal à propos les chofes forcées. 






DES Paysages. ioj 



CHAPITRE XII I. 

Des Fabriques , ou Conjîruâlions 
quelconques. 



I 



L feroit inutile de vouloir indiquer en 
détail tous les différer'iS genres de fabriques 
qu'on peut employer dans les payfages , 
puifque le choix en dépend abfolument 
de la nature de chaque fituation , ôc de 
l'analogie avec les objets environnants ; 
mais pour contribuer à fixer vos idées fur 
l'art des conftru£lions ; art dans lequel vous 
ferez fans doute furpris que ceux mêmes 
qui ont eu les meilleurs modèles fous les 
yeux, fe foientaufli prodigieufement écartés 
des vrais principes ; je penfe qu'il eft bon 
de vous développer ceux qui devroient être 

G iv 



I c4 DE LA Composition 
la bafe de toute conftrudion quelcon- 
que (a) : 

Ces principes font : 

1^. La convenance locale. 

2^. La convenance particulière. 

5^. La diftance du point de vue. 

4^. Le caradere de la deftination. 

5°. L'effet pittorefque de l'enfemble re- 
lativement à la maffe , au genre du bâtiment 
& aux objets qui l'environnent. 

La convenance locale doit toujours être 
déterminée par la fituation où on place le 
bâtiment : une fabrique fur une montagne 
ou dans un fond , dans un grand ou dans 
un petit efpace , fur le bord des eaux , ou 



(^) Ce qui a retardé le plus jufqu'à préfent les pro- 
grès du goût dans les bâtimens ainfi qu-e dans les jardins , 
c'eft la mauvaife pratique de prendre l'eiFet du tableau 
dans le plan ge'ométral , au lieu de prendre le plan 
gdomctral dans l'effet du tableau ; car c'cll à la pein- 
ture ù compofer j & à la géométrie à conllruire. 



DES Paysages. loj 
dans un bois , ne doit point être deflinée fur 
la même forme. 

La convenance particulière doit toujours 
être di£lée pour la maffe extérieure , & les 
diftributions inte'rieures , par l'état & le 
genre de vie de ceux pour lefquels un 
l âtiment eft conftruit ; la maifon d'un par- 
ticulier ne doit pas préfenter la magnifi- 
cence d'un Palais , comme un Palais ne 
doit point avoir la pefanteur d'un corps de 
cazernes ou de manufadures. 

La dijlance du point de vue varie telle- 
ment les proportions , que fi l'éditice efl; 
de quelqu'importance , on ne peut jamais 
avoir une idée bien jufte de l'effet qu'il 
procurera fans en figurer auparavant l'élé- 
vation. On eft tous les jours étonné de voir 
qu'à cet égard toutes les régies de la théorie 
& de l'arcliitedure font infuffifantes , 
& ne garantiffent pas des erreurs les plus 
effentieiies. Si la diftance du point de vue 
eft éloignée , ôc qu'on veuille produire un 



io6 DE LA Composition 
effet confidérable , il faut abfolument pré* 
férer les ordres les plus lourds & fur-tout 
donner aux colonnes (a) une très grande 
faillie fur des fonds très fimples , afin que 
l'ombre portée les détache vigoureufement ; 
encore pourroit-on fe voir fouvent obligé 
de renoncer à l'allégement du fuft de la 
colonne, Ôc de choifir l'ordre Grec cannelé, 
lequel n'ayant point de bafe , devient plus 
aifément fufceptible de toutes les différentes 
proportions que peut exiger la convenance 
de la perfpedive. J'ai vu des colonnes 
d'ordre Tofcan n'ayant que la moitié de la 
hauteur prefcrite , ne pas paroître trop 
courtes à la diftance d'environ loo toifes. 
Aufli l'ordre Grec réuffit-il mieux dans le 
payfage que tout autre , tant parce que la 
colonne n'ayant pas de bafe , fe plante & 

(a) Quand je parle de colonnes, je n'entends iamais 
parler que de celles qui montent de fond , la colonne crant: 
faite dans fon principe , pour porter le faîtage du bâc.men: : 
toute colonne portée eil un moaftrç. 



DES Paysages. 107 
fe lie mieux à l'œil avec le terrein , que 
parce que fes proportions indépendantes 
des us & coutumes de Paris ^ fe rappro- 
chent davantage de la conftrudion primiti- 
ve , & par conféquent de la nature. 

Le caraâere de la dejlination _, doit annon- 
cer au premier coup d'œil l'objet pour 
lequel un édifice a été ordonné. La majefté, 
l'unité de ftyle , une noble fimplicité , tels 
doivent être les principaux cara£leres d'un 
Temple. C'eft dans les Palais des Princes^ 
qu'on doit employer la magnificence & les 
chefs-d'œuvre des arts. La noblefTe eft le 
caractère des Châteaux , l'élégance convient 
aux maifons des femmes , la gentillelTe ôc 
la propreté aux maifons des particuliers , 
la fimplicité aux maifons des champs. Cette 
même régie doit à plus forte raifon s'ap- 
pliquer à tous les édifices publics. Les Tri- 
bunaux de la Juftice font faits pour avoir 
l'air impofant ; c'eft par de grands efcaliers 
que le peuple doit monter aux vaftes por- 



10$ DE LA Composition 
tiques dans lefquels il s'afTemble pour en- 
tendre ies Arrêts ; les archives doivent être 
incombuftibles , les manufaclures folides. 
Les ponts de pierre ( a ) doivent former de 
hautes arcades en plein ceintre, parce que 
c'eîl la forme la plus parfaite pour la beauté , 
la plus convenable à la folidité , ôc la plus 
commode pour la navigation. Les places pu- 
bliques doivent être vaftes , offrir de beaux 
points de vue j ôc des communications 
.commodes pour les différens quartiers de la 
.ville. C'eft-là que doivent être principale- 
ment difpofées les Salles de Théâtres, les 
Bibliothèques , les Académies publiques , & 
fur-tout de belles fontaines qui faffent tout 
à la fois l'ornement & la commodité des 



(<7) Quant aux ponts de bois, comme ils ne fe lient 
bien qu'avec la verdure , & fe raccordent toujours mal 
lorfqu'ils font contigus à la pierre , ils ne peuvent être 
agréables que dans le payfage , où leur effet doit être 
plu- eu noins ruAiqv.e , fuivaixt Iç caraflere locaL 



DES Paysages. lop 
villes. Les rues doivent en être larges avec 
des arcades , ou au moins des parapets des 
deux côtés, fur lefquels les citoyens raifon- 
nables puiflent être à l'abri des boues , ôc 
de l'extravagance; les maifons particulières 
devroient être bafTes , d-une part pour être 
moins expofées à l'ébranlement, & de l'autre 
pour laifler à l'air & au Soleil , le moyen 
de dilïîper les vapeurs infe6les & mal 
faines. La fituation la plus convenable aux 
maifons de fanté , aux inftituts de la jeu- 
nefle, & aux cazernes , efl: près la porte 
des villes , afin de leur procurer des places 
d'exercice , & l'avantage de la falubrité ; 
Enfin c'eft toujours hors des murs , que de- 
vroient être placées les tombes & les fé- 
pultures. La manière qu'avoient les anciens 
de dépofer la cendre des grands perfonnages 
dans de belles campagnes , étoit fans doute 
une idée fublime. C'étoit un moyen d'en 
rappeller la mémoire d'une manière intc- 
refTante au lieu du dégoût repouJGfant que 



lïo DE LA Composition 
produifent ces lugubres cimetières , di^pôt 
de cadavres & de pourriture , & qui ne 
fervent au milieu des villes qu'à empoifonner 
les vivans. 

Tout au rebours de ces principes nous 
avons fait des arches plates , des voûtes 
plates , des façades plates , & des combles 
lourds qui défigurent toutes les proportions 
du bâtiment ; combles dont la charpente 
énorme expofe à des frais & à des incen- 
dies terribles : à travers tout cela, s'élèvent 
des clochers d'ordre gothique & barbare ^ 
dont les formes bifarres ôc pointues fem- 
blQnfvouloir poignarderÏQs nuages, dont ils 
attirent en effet la foudre ; & lorfque la 
rotonde, ôc la maifon quarrée exiftent encore 
en élévation , & le temple de Jupiter Sérapis 
dans le plan , nous avons toujours été notre 
train , ôc nous avons pris de la maçonnerie 
pour de l'architedure , comme nous prenons 
tous les jours encore des doubles croches 
& du bruit pour de la mufique , des grin^ 



DES Paysages. m 

céments de Chanterelle pour des fons , des 
cris pour du chant , ôc des châtrés pour des 
voix ; il ne reftoit plus à l'homme après 
avoir tout mutilé , qu'à fe mutiler lui-même. 
C'eft par une fuite de cet ufage de voir 
& d'entendre par les yeux 6c les oreilles 
de l'habitude , fans fe rendre raifon de rien , 
que s'eft établie cette manière de couper 
fur le même patron la droite & la gauche 
d'un bâtiment. On appelle cela de la fy- 
métrie ; le Notre l'a introduite dans les 
jardins, ôc Manfard dans les bâtiments , & 
ce qu'il y a de curieux , c'eft que lorfqu'on 
demande à quoi bon ? aucun Expert- Jure\ 
ne peut le dire ; car cette facrée fymétrie 
ne contribue en rien à la folidité , ni à la 
commodité des bâtiments , ôc loin qu'elle 
contribue à leur agrément , il n'y a fi habile 
Peintre qui puifTe rendre fupportable dans 
un tableau un bâtiment tout plattement 
fymitrique. Or , il eft plus que vraifem- 
blable que fi la copie eft rellemblante ôc 



112 DE LA Composition 
mauvaife , l'original ne vaut guères mieux ^ 
d'autant qu'en général tous les defleins de 
fabriques font plus d'effet en peinture qu'en 
nature. 

Le point fondamental de la fymétrie , le 
point milieu applattit néceffairement tous 
les objets^ parce qu'il n'enlaiffe voir que la 
furface {a), 

C'eft donc l'effet pittorefque qu'il faut 
principalement chercher pour donner aux 
bâtiments le charme par lequel ils peuvent 
féduire & fixer les yeux. Pour y parvenir , 
il faut d'abord choifir le meilleur poin| de 
vue pour développer les objets ; & tâcher, 
autant qu'il efl: poffible, d'en préfenter plu- 
fieurs faces. 

C'eft à donner de la faillie , & du relief 
à toutes les formes , par l'oppofition des 



( fl ) Un vifage parfaitement régulier feroit parfaite- 
ment immobile , comme un vifage pris du point milieu, & 
peint de face , feroit parfaitement plat. 

reiifoncemens 



DES Paysages. 113 

renfoncemens , Ôc par un beau contrafte 
d'ombre & de lumière , c'eft dans un jufte 
rapport des proportions , ôc de la conve- 
nance avec tous les objets environnans qui 
doivent fe préfenter fous le même coup d'œil; 
c'eft à bien difpofer tous les objets fur 
différQns plans y de manière que l'effet de la 
perlpedive femble donner du mouvement 
aux différentes parties dont les unes paroif- 
fent éclairées, les autres dans l'ombre ; dont 
les unes paroilfent venir en avant , tandis 
que les autres femblent fuir ; enfin c'eft 
à ^ compofer de belles maffes dont les 
ornemens ôc les détails ne combattent jamais 
l'effet principal , que doit s'attacher elfen- 
tiellement l'architeiElure. 

Les anciens l'avoient Ci bien fenti , qu'ils 
ne fe font jamais occupés dans leurs conf^ 
trutlions que de la grande mafle y de manière 
que les plus précieux ornements fembloient 
fe confondre dans l'effet général , & ne 
contrarioient jamais l'objet principal de 

H 



ri i4 DE LA Composition 
l'enfemble y qui amionçoit toujours au pre- 
mier coup d'œil 5 par fon genre & fes 
proportions , le caradere & la deftination 
de leurs édifices. 

Il elî une autre forte àQ fabriques qu'on 
eft tenté de regarder d'abord comme une 
bifarrerie. Ce font les ruines de différentes 
efpeces ; mais outre qu'il eft poffible de 
ies arranger de manière à fe procurer une 
habitation , ou un abri tout aufli commode 
que dans un autre bâtiment , on les employé 
volontiers dans le payfage , par la raifon 
qu'elles s'y lient beaucoup mieux par leur 
ton de couleur ^ la variété de leurs formes 
lôc la verdure dont elles peuvent être ornées , 
qu'une fabrique neuve qui fe détache tou- 
jours durement par une couleur trop écla- 
tante , des angles trop aigus , & des formes 
(dont rien ne rompt la féchereffe , & la 
fymétrie. De plus , on peut encore joindre 
fouvent à V effet pittorefque des ruines , 
un air d'emblème qui exerce avec plaifir 



t)Ês Paysages, nf 

l'imagination , ou la réminifcence. Cepen- 
dant de quelqu'avantage que foit en géné- 
ral dans le payfage ce genre de fabriques , 
il faut bien prendre garde d*en abufer , & 
de mal combiner la manière de les difpofer ; 
car il en eft de cela comme de toute autre 
chofe , rien n'eft bien ou mal dans ce 
monde , que ce qui eft à fa place , ou n'y, 
eft pas. 






Hl) 



Il 6 DE LA Composition 



CHAPITRE XIV. 

Du choix des Payjages fuivant les 
différentes heures du Jour, 

V^ O M M E CQÛ du contrafte de l'ombre 
& de la lumière que tous les objets de la 
nature reçoivent la couleur , la variété, 
ôc ce charme qui nous attire , ôc nous fé- 
duit au premier coup d'œil ; de - là vient 
que chaque objet reçoit pour ainfi dire 
fucceflivement fon meilleur coup de jour. 
Tous les objets d'un grand relief, tels 
que les maffes d'arbres forefliers , les efcar- 
pements des rochers , l'élévation des mon- 
tagnes , & la profondeur des vallons , 
conviennent fur-tout à l'expofition du matin. 
C'eft alors que les longs rayons du Soleil 
levant s'étendent horizontalement fur la 



DES Paysages. 117 
furface de la terre. Les reflets ou les oppo- 
fitions que la lumière reçoit par les différens 
mouvemens du terrein , fervent à détacher 
fortement tous les plans de la perfpe6live. 
C'eft alors que les longues ombres , & les 
rayons de lumière fe jouent d'une manière 
merveilleufe fur les tapis brillàns de rofée , 
tandis que les têtes altières des vieux arbres , 
les fommets des montagnes , & la cime 
des rochers , fe détachent fortement fur 
les couleurs douces de l'aurore. C'eft donc 
dans l'importance des mafifes , dans la difpo- 
fition des objets rapprochés , dans les belles 
oppofitions d'ombres & de lumière , ôc 
fur-tout dans le plus grand foin à perfec- 
tionner les devants du tableau , que con- 
fifte principalement l'intérêt ôc la beauté 
des payfages à l'expofition du matin. 

L'éclat & la chaleur du Soleil élevé fur 
l'horizon , ne peut convenir au contraire 
qu'aux objets qu'il eft bon de faire briller 
féparément , tels que des eaux rapides ou 

H iii 



ji8 DE LA Composition 
3es fabriques agréables. Mais c'eft toujours 
(dans une enceinte peu étendue qu'il con- 
vient de choifir & de compofer les payfages 
du Midi 5 tant pour offrir par la proximité 
des ombrages des afyles contre la chaleur , 
que pour appuyer l'œil fatigué qui ne pour- 
roit pas foutenir long-tems , l'éclat éblouif- 
fant d'un foyer de lumière trop étendu, 

Lorfque la fraîcheur du foir vient éten- 
dre cette teinte douce & charmante qui 
annonce les heures du plaifir ôc du repos ; 
c'eft alors que règne dans toute la nature 
une harmonie fublime de couleurs. C'eft 
à cet inftant que le Lorrain a faifi les 
coloris touchans de fes tableaux paifibles 
où l'ame s'attache avec les yeux ; c'eft 
alors que la vue aime à fe promener tran- 
quillement fur un grand pays. Les maffes 
d'arbres pénétrées de jour fous lefquels 
l'œil entrevoit une promenade agréable ; 
de vaftes furfaces de prairies dont le verd 
çft encore adouci par les ombrçs tranTpa- 



DES Paysages. iip 

rentes du foir ; le crillal pur d une eau 
calme dans lequel fe réfléchiflent les ob- 
jets voifins ; des fonds légers d'une forme 
douce & d'une couleur vaporeufe ; tels 
font en général les objets qui conviennent 
le mieux à l'expofition du foir. Il femble 
que dans cet inftant , k Soleil prêt à quittée 
l'horizon , fe plaife avant fon départ à ma- 
rier , pour ainiî dire , la Terre avec le Ciel ; 
aulTi c'eft au Ciel qu'appartient la plus 
grande partie des tableaux du foir ; car 
c'eft alors que l'homme fenfible aime à 
contempler cette variété infinie de nuances 
douces ôc touchantes , dont le Ciel ôc lès 
fonds du payfage s'embelliflent , en ce 
moment délicieux de paix ôc de recueille-, 
ment. 

Quant à ces beaux clairs de lune qu'on 
appelle en Anglois , Lovely moon , Lune 
amoureufe, la tendre pâleur de cette lumière 
myftérieufe , fied fi bien aux objets aimables, 
que c'eft aux femmes qu'eft dévolue de 

Hiv 



120 DE LA Composition 
droit , l'ordonnance des tableaux faits pour 
un moment Ci doux. Le fentiment {a) qui 
leur donne naturellement ce goût fin ôc 
délicat que l'art a fouvent tant de peine 
à trouver , fçaura leur infpirer mieux qu'à 
perfonne , la difpofition des fcenes où doit 
régner principalement le caradere de l'a- 
mour ôc de la volupté. 

( fl ) Le fentiment confifte dans la manierç de voir 
les chofes , comme les grâces dans la manière de les 
faire. Ceft pourquoi les femmes ont naturellement plus 
de goût & de grâces , parce qu'elles ont plus de 
fenfibilité dans les organes , & plus d'agrément dans 
les formes ; auflî lorfqu'elles ne donnent pas à corps 
perdu dans la fingerie des modes & des manières , 
leur premier mouvement didlé par la nature , eft pref- 
que toujours plus jufte , qu'une fuite de grands raifon- 
nemens di<ilcs fouvent par- l'intérêt, ou les préjugés. 



DES Paysages. 121 



CHAPITRE XV, 

Du pouvoir des Fayfages fur nos 
fens y & par contre- coup fur notre 
ame, 

X-< 'action des fluides fur les folides , 

eft le balancier de l'Univers , & tout ac- 

croiïïement phyfique & moral , vient du 

rapport des objets entr'eux. Plus il y a de 

rapports connus, plus il y a d'accroijfement 

morale plus il y a d'induftrie; voilà pourquoi il 

y a plus de différence de l'homme enfociété , 

à l'homme brute , que de l'homme brute à 

l'animal; voilà pourquoi en multipliant à rin- 

fini les rapports que chaque homme apper- 

<^oit 5 avec les rapports apperçus par tous les 

hommes paffés , préfents ou futurs , l'ÎM- 

PRiMERiE ne peut manquer d'étendre mer- 

vejlleufement les coimoilTances humaines : 



122 DE LA Composition 

elle met l'homme en fociété avec tous les 

fiécles, & avec tous les pays. 

Ceft par l'émotion de l'attrait, ou de 
la répugnance , que nos fens nous indiquent 
la convenance ou la difconvenance des 
objets avec nous. La corde plus ou moins 
pincée , rend telle ou telle vibration ; aind 
la fibre ébranlée plus ou moins fortement , 
ou plus ou moins fouvent , fait réfonner 
en nous une idée , une réminifcence , un 
fentiment ou une douleur. 

Puis donc que toute idée vient origi- 
nairement des fens, jettons enfemble un 
coup d'œil en paffant fur ces premiers inf- 
trumens de notre induftrie : il eft d'autant 
plus précieux de fçavoir les exercer , qu'ils 
peuvent fervir à préparer les fentiments de 
notre ame , & à la mettre dans telle ou telle 
difpofition. Le microfcope a déjà tellement 
étendu l'organe de la vue, puifle également le 
flambeau de la raifon & du goût, en éclairant 
nos idées fur nos vrais befoins , & fur nos; 



DES Paysages. 125 
vrais plaifirs, nous faire appercevoir ces fils 
délicats , à l'extrémité defquels tiennent le 
bien être & le bonheur ! 

Le toucher , ainfi que le goût , ne font 
émus que par le contad immédiat de l'ob- 
jet préfent ; l'odorat afpire à une certaine 
diftance les .vapeurs émanées de la tranf- 
pi ration des corps ; l'ouïe eft frappé de 
plus loin encore par l'impulfion de l'air 
ou de Fathmôfphere agité ; mais la vue eft 
de toite nos fens le plus fubtil , & celui 
dont les perceptions font les plus vives 
& les plus promptes , parce que c'eft du 
fluide infiniment rapide de i'éleûricité , ou 
de la lumière (a) qu'il les reçoit dire6tement. 

(a) Les tourbillons d'Ether , ou l'élecflricité , font le 
principe de la fl?imme , &, par conféquent de la lumière ; 
comme le frottement , par linterpofition des milieux , 
ou la réfiftance de tout folide , contre le fluide qui le 
pénétre , ou qui en ell réfléchi , eft le principe de la 
chaleur : pour vous en convaincre , voyez les miroirs 
ardents & les fermentations chimiques. . 

{ Note de l'i-ilittur , uop f^avanu pour ûie de i"Aiu:;;»J 



1^4 DE LA Composition 

Les idées que la vue communique à 
notre ame , dérivent toutes originairement 
des effets de la lumière , dont la réflexion 
nous a montré les objets fous des formes, 
& des couleurs plus ou moins agréables 
ou défagréables. De-là l'imprefTion de la 
déplaifance & de la difformité ; de-là ce 
charme Ci prompt à opérer fur nous , & 
à nous prévenir favorablement , celui de 
LA BEAUTÉ. Mais il eft deux fortes de 
beautés dont l'attrait eft bien différent ; 
l'une , eft la beauté de convention y l'autre , 
eft la beauté pittoref que. 

La première n'eft qu'un affemblage de 
formes qu'on eft convenu de trouver bel- 
les y ce qui fait que ce genre de beauté 
varie en différens tems , comme en diffé- 
rens lieux ; fût - ce même un affemblage 
des formes les plus parfaites, ce genre de 
beauté ne confifte que dans la régularité 
des contours , & l'exactitude du trait ; ce 
n eft qu'une belle effigie ^ ou la beauté 



DES Paysages. 125" 
Immobile ; c'eft celle que les gens froids 
dedinent avec une perfection glaciale , & 
que les gens froids admirent avec de gros 
yeux fixes. 

Ce qui plaît fans régie & fans art , 
Sans airs , fans apprêts , fans grimaces , 
Sans gêne , & comme par hafard , 
Eft l'ouvrage charmant des grâces. 

. Telle eft la beauté pittorefque ^ c'eft la 
beauté par excellence , parce que c'eft la 
beauté des grâces , la beauté animée , celle 
qui donne du mouvement , de l'expredion , 
du caractère ôc de la phifionomie à tous 
les objets ; telle eft celle que l'homme de 
génie deffine , & que l'homme fenfiblc 
adore. 

Si dans une fituation d'une beauté pit- 
torefque, où la nature développe fans gêne 
toutes fes grâces ; au charme que les yeux 
éprouvent par l'effet d'un tel payfage , fe 
joignent encore d'autres émotions qui opé- 



i2d DE LA Composition 
rent en même-tems fur le refte de nos 
fens, tels que l'odeur fraîche de l'herbe 
nouvelle , ou celle de la feuille printa- 
niere qu'épanouit l'éledricité vivifiante 
d'une pluie chaude ; tels que le touchant 
murmure des fontaines qui rajeunifTent la 
verdure , ou les concerts amoureux des 
oifeaux du bocage ; alors l'ouïe & l'odo- 
rat , moins prompts que la vue à faifir 
les objets , mais auffi moins diftraits & 
plus profondément affectés , concourent . 
puifTamment à faire pafTer à notre ame une 
imprelTîon d'une volupté douce & tou- 
chante ; ôc moins elle fe trouvera ifolée 
de cet effet intéreffant par des occafions 
de diftraiSUon , plus la fituation & le 
payfage fera folitaire , ôc plus l'impreflion 
que recevra notre ame fera forte ôc pro-; 
fonde. 

Ce font ces fortes împrefïions qui ont 
créé la Peinture ôc la Poéfie. Uhomme 
fenfible a voulu exprimer ce qu'il avoit 



t>Ês Paysages. 127 

fentî ; c'eft dans de pareilles fituations que 
la Poéfie paftorale a placd ces touchantes 
peintures du premier bonheur des hom- 
mes, & des vrais plaifirs de la vie cham- 
pêtre. Aufli lorfque nous rencontrons quel- 
que retraite heureufe , où le cordeau ni 
la taille n'ont point encore pénétré , no' 
tre e^rit efl charmé de retrouver une 
image de ces defcriptions qui lui ont fait 
tant de plaifir ; la réminifcence y place 
aufli-tôt tous les attributs confacrés par 
les Poètes ; ici un Temple champêtre dans 
le bois facré ; là , des Urnes dans le bo- 
cage , des infcriptions fur les chênes , 
d'heureufes cabanes fous les vergers , des 
grouppes de beftiaux dans les prairies , les 
concerts des Bergers auprès des fontaines, 
& chaque Bachelette au gentil corfage y 
paroît une Nymphe. 

Tel efl: le payfage Poétique , foit que 
la nature nous le préfente dans quelqu'en- 
droit échappé à la deftrudion générale , foit 



128 DE LA Composition 
qu'il ait été reproduit par l'homme de goût. 
Mais Cl la fituation pittorefque enchan- 
te les yeux , fi la fituation Poétique 
intérefTe l'efprit & la mémoire , retraçant 
les fcenes Arcadiennes,ren nou^ fi l'une 
& l'autre compofition peuvent être formées 
par le Peintre , Ôc le Poëte , il eft une autre 
fituation que la nature feule peut offrir : 
c'eft la fituation Romantique {a). Au milieu 
des plus merveilleux objets de la natu- 
re , une telle fituation raflemble tous 
les plus beaux effets de la perfpe£tive pit- 
torefque 5 & toutes les douceurs de la fcene 
Poétique ; fans être farouche ni fauvage , 
la fituation Romantique doit être tranquille 
& folitaire , afin que l'ame n'y éprouve au- 
cune diflra£lion, ôc puilfe s'y livrer toute 

(a) J'ai préféré le mot Anglois , Romantique , à no- 
tre mot François , Romanefque , parce que celui-ci dé- 
ligne plutôt la fable du Roman , & l'autre défîgne la 
fituation , & l'impreflion touchante que nous en rece- 
vons. 

entière 



DES Paysages. 129 
entière à la douceur d'un fentiment pro- 
fond. 

A travers les ombrages noirâtres des 
fapins , ôc les amphithéâtres de rochers, 
la rivière limpide defcend de cafcades en 
cafcades , jufquesdans la vallée tranquille; 
c'eft - là qu'elle femble s'étendre avec 
plaifir pour former un lac entre la chaîne 
des rochers majeftueux , dont les interval- 
les laiflent appercevoir dans le lointain, 
ces refpe£lables montagnes , dont les cimes 
couvertes de glaces & de neiges éternelles, 
reffemblent à cette diftance à d'énormes maf^ 
fes d'agathe ôc d'albâtre, qui réfléchiïïent 
comme autant de prifmes, toutes les couleurs 
de la lumière. Les eaux du lac font d'une 
couleur bleu-célefte tel que l'azur du plus 
beau jour ; & tranfparentes comme le criftai 
le plus pur, l'œil y peut fuivre jufques au 
fond les jeux de la truite fur des marbres 
de toutes couleurs. Une Ilie s'élève aii 

I 



1^0 tTE LA GOMPOSITION' 

milieu des eaux , comme pour fervii? 
de théâtre aux plaifirs champêtres ; cette 
Ifle charmante eft entremêlée de vignes 
àc de prairies , ôc de diftance en diftance 
des ombrages variés y forment d'agréa- 
bles bocages ; la vache y pâture la fraifê 
qui rougit la peloufe ; d'heureux époux 
que l'intérêt n a point unis , y font affis 
fur l'herbe tendre au milieu de tous 
leurs enfans 9 c'eft - là qu'ils font un 
fouper délicieux avec la crème qui a la 
faveur de la fraife , & la couleur de la 
rofe. Plus loin, au clair de la lune argentée , 
l'eau du lac frémit fous la barque légère 
qui porte les jeunes filles du voifm Hameau ; 
un corfet blanc marque leur taille bien 
proportionnée, de longues trèfles flottent 
fur leurs épaules , un joli chapeau de 
paille , orné des plus belles fleurs de la 
faifon , efl la parure d'un vifage riant où 
brille l'éclat de la fanté , ôc la férénité de 



DES Paysages. 151 

l'innocence ; leurs voix fonores n'eurent 
jamais de maîtres que les oifeaux , & la con- 
fonnance de l'harmonie naturelle ; 6c les 
échos de ces cantons qui ne connurent 
jamais les charivaris de la Mufique chro- 
matique , n'y répètent que les airs de la 
gaieté , les chants de la nature , & les fons 
naïfs du haut-bois. 

La rivière en fortant du lac , s'enfonce 
dans un vallon reflerré ôc profond ; 
de hautes montagnes , & des rochers 
fourcilleux , femblent féparer cet afyle 
du refle de l'Univers. Les cîmes en 
font couronnées de fapins où ne toucha 
jamais la coignée ; fur les peloufes de 
thym 6c de ferpolet , des chèvres blan-- 
ches s'élancent gaiement de rochers en 
rochers ; leur fécurité dans un lieu aufïi 
défert , raflure fur la crainte des animaux 
farouches , ôc bannit la penfée d'un aban- 
don total, en annonçant le voifmage d'unç 



\y2 DE LÀ Composition 
habitation tranquille. Après quelques chû- 
tes précipitées par roppofition des rochers 
qui fe croifent fur fon cours , la rivière 
trouve enfin dans ce vallon étroit, un 
petit efpace où fes eaux écumantes & 
contrariées , peuvent jouir d'un moment 
de repos. Un bois de chênes verds anti- 
ques s'avance fur les rives adoucies : fous 
leur ombrage myftérieux cft un tapis d'une 
moufTe fine. Les eaux limpides & peu 
profondes , s'entremêlent avec les tiges 
tortueufes , & leurs ondes qui fe jouent fur 
un gravier de toutes les couleurs , invitent 
à s'y rafraîchir ; les fimples aromatiques , 
les herbes falutaires , & la réfme des pins 
odorants , y parfument l'air d'une odeur 
balfamique qui dilate les poulmons. A 
l'extrémité du bois de chênes, à travers 
un verger dont les arbres font entortil- 
lés de vignes & chargés de fruits de tou- 
tes efpéces , on entrevoit une cabane ; fon 



DES Paysages. 133 

toit de chaume y met à l'abri , fous uae 
grande faillie , tous les uftenfiles du mé- 
nage ruflique. La cabane eft formée de 
planches de fapin affemblées par fon Maître : 
au lieu d'ordres d'Archite£lure , une treille 
en forme le périftile ôc les portiques > mais 
l'intérieur en eft plus propre que le Palais 
du Prince. Si les mets n'y font pas apprê» 
tés avec les poifons de l'Inde , ils y font 
d une qualité exquife , & d'un goût pur & 
falutaire : cette retraite fut trouvée par l'a^ 
mour , elle eft habitée par le bonheur» 

C'eâ dans de femblabies fituations , que 
l'on éprouve toute la force de cette ana- 
logie entre les charmes phyfiques , & les 
impreflions morales. On fe plaît à y rêver 
de cette rêverie Ci douce , befoin preflant 
pour celui qui connoît la valeur des chofes , 
& les fentimens tendres ; on voudroit y 
refter toujours , parce que le cœur y fent 
toute la vérité , & l'énergie de la nature» 



134 DE LA Composition 

Tel efl à peu près le genre des fituatîons 
Romantiques ; mais on n'en trouve gueres 
de cette efpece que dans le fein de ces 
fuperbes remparts , que la nature femble 
avoir élevés , pour offrir encore à l'homme 
des afyles de paix, & de liberté. 



^^ >^, i^^ 



DÈS Paysages. i$f 



CHAPITRE DERNIER. 

Des moyens de réunir l'agréable à 
rutile^ relativement a U arrangement 
général des Campagnes, 

-Li E fyftême général de la nature femble 
tellement confifîer dans l'unité de prin- 
cipe ôc l'union des rapports , que toute 
défunion tend néceÛfair^ment à une def- 
truttion particulière. Dans l'ordre de la vq- 
gétation , l'agréable qui confiûe dans la 
perfection de tous les rapports avec les 
formes convenables à chaque objet , eft fi 
nécelTairô à l'accroiflement , 6c par confé- 
quent à l'utile , qu'il eft impoffible d'altérer 
l'un , fans nuire elTentiellement à l'autre. 

Or, c'eft fur -tout dans une fioriffante 
végétation , que confiée le principal agra- 

I iv 



1^6 DE LA Composition 
ment d'un payfage autour d'une habitation 5 
& ^ comme je l'ai déjà dit tant de fois , 
fi l'on veut fe procurer une véritable jouif^ 
fance, il faut toujours chercher les moyens 
les plus fimples & les agrémens les plus 
conformes à la nature , parce qu'il n*y a 
que ceux là de véritables , & dont l'effet 
foit fur à la longue. 

La fubilitution de V arrangement le plus 
naturel à V arrangement le plus forcé ^ doit 
donc , en ramenant enfin les hommes au 
vrai goût de la belle nature , contribuer 
bientôt à l'accroiiTement de la végétation ; 
& par conféquent aux progrès de l'agri- 
culture 5 à la multiplication des beftiaux , 
mais fur-tout à un arrangement plus falutaire 
& plus humain dans les Campagnes , 
en afTurant la fubfiflance des bras , qui 
nourriffent les têtes , dont les occupations 
réfléchies doivent fervir à défendre^ ou à . 
inllruire le corps de la Société. 

L'homme de bien rendu à un air plus 



DES Paysages. 137 
pur , & ramené dans les campagnes par 
les véritables jouifTances de la nature , 
fentira bientôt que la fouffrance de fes 
femblables , eft le fpeclacle le plus dou- 
loureux pour l'humanité ; s'il commence 
par des payfages pittorefqucs qui charment 
les yeux , il cherchera bientôt à former 
des payfages philofophiques qui charment 
l'ame ; car le fpe£lacle le plus doux ôc le 
plus touchant , eft celui d'une aifance ôc 
d'un contentement univerfel. 

Je dois expofer à cet égard ^ quelques 
idées qui font le réfultat de plufieurs an- 
nées d'obfervations , fur l'économie rurale , 
tant en France que dans différens pays de 
l'Europe : puifle ce peu de lignes fécon- 
der un jour l'intention qui les a dictées ! 

Le premier Cultivateur établit fans doute 
fon domicile au milieu de fon champ ; cette 
difpoficion eft la feule convenable à l'ordre 
primitif de la culture ; elle épargne le tems, 
les courfes , les tranfports inutiles , & 



IjS D E L A CO M PO s I T I O N 

mettant les travaux & la confervation des 
produits plus à portée de l'habitation , elle 
n'oblige pas , pour réparer le tems perdu , 
à chercher un fecours de vîtefîe dans des 
animaux , dont Tacquifition , & la nourri- 
ture font plus chères , ôc dont la confoni- 
mation eft en pure perte. 

L'amélioration du champ augmente né- 
ceflairement de plus en plus par la pré- 
sence continuelle du Maître. Sa vigilance 
eft fans cefle excitée par la vue de fon ter- 
rein, Ôcn'eft jamais diftraite par la proximité 
des occafions de dérangement ; cette difpofi- 
tion conduit nécelTairement à varier la cul-» 
ture en la partageant en différens enclos 
dont les haies fervent en même- tems d'abri 
contre les vents deftrudteurs : ces enclos 
donnent la facilité de mettre en valeur les 
jachères en y préparait des nourritures , 
qui fervent tout à la fois pour ameublir 
la terre , êc pour élever par-tout fans foins 
& fans peines; tant de beftiaux qu on égorge> 



DES Paysages. 159 
prefqu'en pure perte , au moment de leur 
naifTance. La multiplication des beftiaux 
augmenteroit néceflairement la fertilité des 
terres , par la multiplication des engrais. 
Enfin en diminuant d'un côté les travaux , 
les fatigues , les charrois , & les dépenfes 
en pure perte , ôc multipliant de l'autre les 
produits par l'emploi des jachères , la 
vigilance du Maître , l'augmentation des 
beftiaux , & la plus grande quantité des 
engrais , il eft clair dans le principe : que 
l'établiflement du Cultivateur au milieu de 
fon champ , procure néceflairement l'amé- 
lioration des terres , le bénéfice du La- 
boureur , ôc par eonféquent celui de la 
Société. 

Dans l'exemple : les ftériles apennîns 
fertilifés en Tofcane , les plus beaux jar- 
dins de la nature formés dans les terribles 
Alpes , jufques au pied des neiges & 
des glaces éternelles , ôc les progrès ra- 
pides de l'agriculture depuis un demi-fiecle 



540 DE LA Composition 
dans le terrein graveleux de l'Angleterre , 
démontrent allez les avantages de cette 
difpofition. 

Mais pour rappeller les terres éparfes & 
fubdivifées à l'infini , à la réunion nécef- 
faire à cet établifTement des Cultivateurs au 
milieu de leur champ, établiflement : donc 
l'avantage eft fi important pour l'intérêt gé' 
néral ôc particulier , il s'élèvera d'abord un 
fantôme qu'il faut commencer par écarter ; 
c'eft celui de la fantaifie de quelques parti- 
culiers , déguifée fous le nom pompeux de 
la liberté. Il y a fi long-tems qu'on abufe 
de ce mot , ôc qu'on le confond avec le 
caprice ôc la licence , qu'il i;e fera pas hors 
de propos de le définir une bonne fois. 
Faire ce quoii peut „ c'efl la liberté 
naturelle ; faire ce quon veut ^ c'eft le 
caprice ou le defpotifm^e ; faire ce qui 
nuit aux autres , c'eft la licence ; faire ce 
quon doit ; telle ejl la liberté civile ^ k 
feule convenable dans l'ordre fociaU Or_, 



DES Paysages. 141 
qui fixe le devoir de l'homme en fociété ? 
la Loi. Qui fait la Loi? Le Souverain 
Démocratique , Ariflocratique , Monarchi- 
que ou Mixte , fuivant les différentes conf^ 
titutions du Gouvernement. Quel doit être 
le but de toute Loi jufle ? C'eft celui de 
procurer l'avantage général auquel tout 
individu , à plus forte raifon , tout Pro- 
priétaire eft intéreffé à concourir. Pour^ 
quoi cela f parce que la condition effen- 
tielle de la fociété , c'efl le facrifîce que 
chaque individu fait d'une portion de foa 
intérêt à la volonté générale ; facrifîce 
pour lequel il reçoit en échange la pro- 
te£tion de la force générale , pour la dé- 
fenfe de fa polTefTion , du fruit de fon 
travail , ôc de fà fécurité perfonnelle. 
Telle eft la condition expreffe du contrat 
de fociété ^ dans lequel l'obfervation de la 
loi eft le plus grand intérêt de chaque 
individu , puifque fa vie , fa fubfîfiance , 
& tout ce qu'il polTéde , en dépend. C'eft 



142 DE LA Composition 
pourquoi la lettre de la loi doit être pré- 
cife & facrée ; car autrement , la fociété 
n eft plus un contrat ^ c'eft une chicane. 
Mais lorfque l'utilité générale , demande 
que la loi foit réformée, ou augmentée , ( en 
obfervant fcrupuleufement toutes les formes 
qu'exige chaque efpéce de gouvernement , ) 
fi la fantaifie négative , fi le liherum veto 
d*un particulier peut mettre une entrave 
au bien général , ce n eft plus une So^ 
ciété y c'eft une anarchie. 

Tels font les principes : voici l'exem- 
ple appliqué à la circonftance dont il 
s'agit. 

En Angleterre, où on pouvoit fe piquer 
au commencement de ce fiécle d'être auffi 
libre qu'ailleurs , on a bien fenti que pour 
procurer la réunion des terres par la volt 
des échanges refpe£lifs , il n'étoit pas pol^ 
fible de laifTer un champ libre à la fantaifie 
particulière. On a donc été obligé d'or- 
.donner ces échanges refpedifs & d'en dé- 



DES Paysages. 143 

terminer la forme par une Loi. Cette réu- 
nion des terres qu'on appelle en Angleterre, 
le. Compaâ ^ y a été établie fucceflivement 
depuis $0 ans dans les Provinces différen- 
tes , par atles du Parlement , en prefcrivanc 
d'une manière fixe & légale entre les 
Propriétaires fur le même territoire , la 
forte d'échanges qu'on voit ici les gros 
Fermiers faire fouvent entr'eux pendant le 
tems de leurs baux , pour la commodité 
de leurs labours ; ce qui , fans offrir aucun 
des avantages d'un arrangement durable , 
foit pour la clôture , foit pour une amé- 
lioration fuivie 5 ne fert bien fouvent 
qu'à occafionner beaucoup de difcuf- 
fions , en jettant du trouble 6c de la con- 
fufion dans les propriétés à l'expiration 
des baux. Par les mêmes ades du Parle- 
ment , des Commiffaires ont été établis 
dans les différents diftrids , pour régler 
entre les Propriétaires la plus value d'un 
terrein fur l'autre dans les échanges ref- 



144 DE LA Composition 
pecllfs. Mais il faudroit éviter foigneufe- 
ment cet établiffement de CommilTaires ^ 
qui parla ftabilité de leur place, leur fonc- 
tioti indépendante du choix des Parties , 
& Tarbitraire de leurs vacations , ont été 
à portée de fe permettre beaucoup d*abus» 
Ceil aux Parties elles - mêmes que doit 
appartenir le choix de leurs Arbitres ; quel- 
que foient ces Arbitres , leurs vacations 
doivent être irrévocablement fixées à rai* 
fon de tant par arpent , & tous les frais 
de l'échange doiveni: toujours être à la 
charge de celui qui la requiert , parce qu'il 
eft jufte que chacun paye fa convenance > 
comme il feroit jufte aufïi que le choix 
<3u lot contigu à fon domicile , fût dévolu 
au Domicilié de préférence à l'Etranger* 
Tels feroient à peu près les principaux 
moyens d'éviter tous les abus de la par- 
tialité & de r arbitraire ^ ôc de faire enfortc 
qu'une Loi qui rempliroit le principal ob- 
jet de la légiflation , celui de Tavantage 

général. 



DES Paysages. 14^ 

général, ne pût nuire à perfonne en par- 
ticulier (û). 

Cette contiguïté une fois établie , combien 
d'avantages il en réfulteroit néceflairemenc 
pour l'agriculture ! le Laboureur ne perdroit 
plus la moitié de fon tems , à courir d'une 
charue à l'autre ; l'exemple des jardins 
maraichers , ôc celui des jardins de Payfans, 
où le fol , quoique bien fouvent de la plus 
mauvaife nature dans fon principe , eil fi 
prodigieufement fertilifé par la préfence 
du Maître , & la proximité de l'habitation , 
qu'à peine la récolte faite d'une produc- 
tion, on y en fubftitue une autre; l'avan- 

Ça) Il eft aifc de fentir que lorfque les terres conti- 
gùes reviendroient à fe fubdivifer de nouveau par l'effet 
des partages , elles pourroient toujours fe re'unir par le 
même moyen ; & que fi l'e'tendue trop confidérable d'un 
grand Domaine ne permettoit pas de le raflembler autour 
d'un feul corps de Ferme , on pourroit au moins par ce 
moyen , le réunir en grandes pièces ^c& qui feroit toujours 
bien plus avantageux à la culture , que la difperfion des> 
terres en petites pièces. 

K 



1L^6 DE LA Composition 
tage immenfe de n'avoir point de jachères, 
& de fertilifer de plus en plus la terre par 
la variété des cultures ; la facilité de fe 
procurer des fruits , des légumes , du laita- 
ge , & celle d'élever & de nourrir fans foin 
des beftiaux qui amélioreroient de plus en 
plus les engrais ; en un mot toutes fortes de 
confidérations réunies, conduiroient^ bien- 
tôt les Cultivateurs à fubdivifer tous leurs 
champs en difFérens enclos : arrange- 
ment , fans lequel il eft impoflîble d'a- 
méliorer la culture , & de multiplier les 
beftiaux (a). 

Les pâtures communes réunies égale- 
ment par la voie de l'échange, pourroient 
fe trouver alors au milieu des Villages ^ 



( fl ) De-là vient que l'Angleterre , avec beaucoup 
moins de terrein que la France , outre fa propre con- 
fommation qui eft confîdérable à cet égard , fournit 
encore des chevaux , des cuirs » â( des laines i couto 
r^urope* 



DES Paysages. 147 

ou du moins contigues ; ce vafte efpace y 
contribuerok beaucoup à la falubrité , en 
laifTant un libre pafiage à l'air purificateur. 
En entourant d'arbres , & de barrières , ces 
pâtures communes , ce feroit en même- 
tems une place d'agrément pour la pro- 
menade , ôc les jeux du Village ; les Ha- 
bitans n'auroient qu'à ouvrir la porte de 
leurs maifons pour y laifTer en liberté leurs 
beftiaux , fans avoir befoin ni de Pâtres , ni 
de chiens pour les garder, ôc les tourmenter. 
La paoïvre mère de famille , en filant fur le 
pas de fa porte , auroit du moins la confola- 
tion de voir jouer fes plus jeunes enfans 
autour d'elle , tandis que fa vache , fon 
unique polTeflion , pâtureroit tranquille- 
ment fur un beau tapis de verdure qui lui 
appartiendroit ; cette vue de fa propriété 
l'attacheroit à fon pays , ôc lui feroit 
trouver plus pur l'air qu'elle y refpire. 
Ces fortes de places , même en An- 
gleterre , font le plus agréable de tous 

Kij 



Ï4S DE LA Composition 

Iqs jardins Anglais : jufqu'aux animaux tout 
y paroît content. 

Venons à préfent au point eflentiel , cette 
jufte balance du prix des grains , avec l'inté- 
rêt du commerce de l'Etat^ l'intérêt des Pro- 
priétaires, & la fubfiftance des Manouvriers. 

Le commerce des produits de l'agricul- 
ture , importe - t - il plus à un Etat fertile 
que celui des Manufadures ? Sully foutint 
le premier fyftême ; Colbert le fécond. Si 
ie commerce des Manufaûures eft Jugé pré- 
férable , le prix des fubfiftances doit être 
médiocre, afin que celui de la main-d'oeu- 
vre étant plus bas , les produits des Ma- 
nufadures puiflent être vendus à meilleur 
marché pour obtenir la préférence dans 
le commerce avec l'Etranger : bien entendu 
qu'il n'ell ici queftion que du commerce 
des groffes Fabriques. Le prix des Mar- 
chandifes de luxe 6c de goût , n'eft déter- 
miné que par la mode & la fantaifie ; à 
cet égard la France n'a point de rivaux. 



DES Paysages. 14P 
le prix de la matière , & les journées des 
Ouvriers , apportent une fi légère diffé- 
rence dans les marchandifes de cette ef- 
péce de commerce, que rien n'en peutinter-. 
rompre le cours au détriment de la France. 

Si au contraire le commerce des pro- 
duits de l'agriculture eft jugé le plus con- 
venable , il faut bien tâcher d'augmenter 
la valeur de ces produits par la liberté 
dz leurs ventes _, afin que la fomme réful- 
tante de ce commerce augmente la mafTe 
de la ricliefFe de l'Etat ; mais en même- 
tems , il faut que la fubfiftance des Ma- 
nouvriers foit établie de la manière la plus 
alTurée. 

La juflice oblige de convenir , que ta 
fupprejjion d'un régime qui venait de don- 
ner lieu à des abus cruels ^ & la dejiruc- 
tion de toute efpece d'' entraves dans le com" 
merce le plus important à V humanité^ étoient 
les premières idées qui dévoient natureile- 
iiîQnt fe préfenter à un homme droit 6c 

Kiii 



lyo DE LA Composition 
intégre. Ce fyftême étoit entièrement didé 
par la bienfaifance & l'équité ; il promet- 
toit aux Provinces ftériles des reflburces 
plus aifées dans le fuperflu des Provinces 
fertiles , & ne portant aucune atteinte 
à la propriété des Cultivateurs , propriété 
la plus facrée de toutes , puifqu'elle eft le 
fruit du travail , ce fyftême fembloit de- 
voir en même-tems modérer le prix des 
fubfiftances , tant par la diminution des frais 
de tranfport , que par la facilité des achats , 
& des ventes , en tout tems ôc en tout lieu , 
& fur - tout par TefFet de la concurrence 
qui eft la fuite ordinaire d'un commerce libre. 
L'exception à l'égard du commerce des fub- 
fiftances , étoit fi imperceptible , qu'elle a dû 
échapper facilement à renthoufiafme d'un 
fentiment profond , & toujours refpedable , 
de juftice & d'humanité. Or , cette excep- 
tion y c'eft que lorfque la fubfiftance eft 
chère ^ il y a moins de travaux y & plus de 
befoins ; car le commerce des travaux eft 



DES Paysages. i^* 

précifément en raifon inverfe de celui des 
fuhfijlances. Dans le premier , trop de Ven- 
deurs , trop peu d'Acheteurs ; de-là le ra- 
bais du prix de la journée. Dans le fé- 
cond , trop d'Acheteurs , trop peu de Ven- 
deurs ; de-là le monopole dans la vente 
des fubfiftances. Le falaire de la journée 
dépendra donc toujours de celui qui em-* 
ployé des Journaliers , tant qu'il y aura 
une aufli prodigieufe difproportion entre 
le petit nombre de ceux qui ont des grains 
à vendre , & la multitude énorme de ceux 
qui font obligés d'en acheter. 

C'eft donc à la fource da cette prodi- 
gieufe difproportion qu'il faut remonter, 
comme étant la caufe de la fîtuation mi- 
férable dans laquelle gémit la partie la 
plus nombreufe des Habitans de nos cam- 
pagnes. Or cette caufe, j'ai penfé lavoir 
trouvée , 6c je la dis , parce que rien n'eft 
plus intéreflant que de prévenir la fouf- 
france ; & de procurer le bonheur. 

Kiv 



îp DE LA Composition 

La plupart des terres fe font réunies 
fuccefiivement en grands Domaines; mais 
la difficulté que la difperfion des terres ap- 
porte à la culture, a conduit néceflaire- 
ment à les affermer en bloc. Tel eft peut-- 
être depuis n long-tems , ce principe fourd 
du combat perpétuel , entre la Loi de na- 
ture ou de fubfijiance ^ & la Loi civile ou 
de propriété. Telle eft peut-être la prin- 
cipale caufe . qui comprime fans ceffe entre 
la cruelle néceflîté d'expofer aux horreurs 
de la faim le nombre trop conlidérable des 
Journaliers qui font obligés d'acheter leur 
fubfiiîance , ou de donner atteinte à la 
propriété réfultante du travail , ôc à la li- 
berté du genre de commerce qui peut de- 
venir le plus important pour tout Etat où 
le fol eft fertile. 

En effet , la diftribution de nos terres 
eft fans doute la plus oppofée à la nature, 
diftribution éparpillée en petites pièces 
d'une part, pour la plus grande difficulté 



DES Paysages. 1^5 

de la culture , & réunie de l'autre ea 
grofles Fermes pour la plus grande facilité 
du monopole. C'eft de -là que dérive ce 
conflit inévitable d'intérêts diamétralement 
oppofés entre les Propriétaires Ôc les Cul- 
tivateurs , Ôc ceux qui n'ont , ni propriété 
ni culture, puifque l'intérêt confiant des 
premiers , eft de vendre cher , tandis que 
l'intérêt des féconds , eft d'acheter à bon 
marché. 

J'ai penfé enfuite, que comme il ne 
feroit pas d'une bonne politique dans un. 
Etat agricole de chercher à produire 
le rabais des produdions , puifque ce 
feroit diminuer le produit de fon com- 
merce principal , il falloit donc chercher 
à intéreffer la plus nombreufe partie de 
la population , celle qui travaille ôc qui 
fouffre le plus , à la plus grande cherté 
des fruits de l'agriculture, en leur en don- 
nant à revendre. 

Pour cet offet, ne feroit-il pas à propos 



i5'4 DE LA Composition 
& de toute juftice , que la même Loi , 
qui en établifTant la contiguïté des terres , 
procureroit tant d'avantages aux Pro- 
priétaires 5 afllirât en même temps la 
fubfiftance de tout le monde ? Cette 
même Loi qui rétabliroit la contiguité par 
la voie des échanges légaux ^ ne pourroit- 
elle pas aftreindre en même-tems les Pro- 
priétaires, à défaut de faire valoir eux-mê- 
mes leurs terres , à les affermer en détail ? 
Et lorfqu'ils verroient néceffairement les 
frais de la culture diminuer , & les pro» 
duits augmenter par l'effet de la réunion 
de leurs propriétés , j'ai trop bonne opi- 
nion de mes compatriotes , pour imaginer 
qu'il en fut aucun qui pût avoir l'inhuma- 
nité de fe plaindre, fi la même Loi qui au- 
roit tiercé fon revenu {a) en réuniffant fon 



( û ) L'emploi feul des jachères tierceroit le produit , 
fans compter la diminution de la dépenfe & de la pertç 
du tems , occafionnée par l'éloignement des culture». 



DES Paysages. ijj 

ferreîn , cherchoiten même-tems à garantir 
fes concitoyens des horreurs de la nécefllté ; 
& fi pour aflurer une répartition plus égale 
des fruits de la terre , en en diftribuant la 
culture à un plus grand nombre de familles, 
elle privoit feulement tous les Propriétai- 
res ^ (à défaut de faire valoir par eux-mê- 
mes , ) du droit rigoureux de contrainte , 
pour les fermages qui feroient au-defTus 
jd une redevance de cinq cent livres , ou 
de vingt facs de froment. La location des 
terres en petite culture peut s'opérer de 
tant de manières ; foit à tiers franc fi le 
Laboureur a fait les avances, comme en bien 
des endroits en France ; foit à moitié de 
produit , lorfque le Maître a fait les avan- 
ces de la femence & des inftrumens d'a- 
griculture comme en Tofcane ; foit en 
affermant une certaine quantité de terres 
à chaque famille du Village , comme en 
Pruffe ; foit en baux à rentes foncières , 
&c. , & toutes ces différentes locations , 



1^6 DE LA Composition 
peuvent fe ftipuler , foit en nature , foît 
en argent , fuivant la volonté du Maître , qui 
auroit toujours pour fureté de fes ferma- 
ges , la récolte & la faculté de renvoyer 
fes Locataires faute de payement , ou pour 
caufe de mauvaife exploitation. Toutes ces 
afférentes perceptions peuvent facilement 
fe raffembler , même dans les plus grands 
Domaines , par le moyen d'un Receveur , 
qui moyennant une modique remife , s'en- 
gagera toujours à feire bon des deniers à 
certaines échéances ; & très - affurément 
cette dépenfe fixe, fera toujours bien au- 
deffous des frais de conftrudion , des rif- 
ques , & des entretiens des gros^ corps de 
Ferme, fuivant les me maires d*urt Concierge, 
L'effet de cette difpofition féroît fans 
doute de fe rapprocher dans Tordre civil , 
autant qu'il efl pofTible , de l'ordre naturel , 
par une plus grande facilité dans la cul- 
ture , & par une plus égale diftribution 
des fruits de k terre. Alors plus il y 



DES Paysages. i0 
Suroît de Cultivateurs , moins il y auroit 
de Journaliers ^ le prix de leurs journées 
augmenteroit donc néceflairement par la 
diminution de leur nombre. Plus il y au- 
roit de Cultivateurs , plus il y auroit de 
concurrence , par conféquent moins de 
monopole ; le ve'ritable prix des denrées 
comparativement à leur rareté , ou à leur 
abondance effedive , fe rétabliroit donc né- 
ceflairement par l'augmentation du nombre 
de Vendeurs moins opulents, & la dimi- 
nution d'Acheteurs moins indigens. D'ail- 
leurs les Habitans des campagnes garde- 
roient d'abord leur propre fubfiftance , & 
fe trouveroient intéreiïés à la plus grande 
valeur de leur excédent j c'eft alors que 
la liberté du commerce des grains pour- 
roit s'établir fans la réfiftance de cette 
Loi antérieure à toute argumentation , & 
à toute convention humaine : la nécessité 

QUE TOUT CE QUI RESPIRE SOIT 
NOURRI. 



I^S DE L A Co M P OS ITI ON 

Bientôt la commodité de la réunion des 
terres , le genre des jardins payfages ^ le 
goût des véritables jouifTances de la nature, 
des plaifîrs purs exempts de regrets , ôc 
le fpeftacle de campagnes heureufes , ne 
manqueroient pas d'y ramener cette clafle 
de Citoyens , dont rabfence les épuife, 
& dont la préfence les foutiendroit. Bien- 
tôt on verroit des hommes éclairés ne pas 
dédaigner de mettre la main à la charue , 
& par la réunion de plus de moyens , & 
le fruit de leurs expériences raifonnées , ils 
ne pourroient manquer d'étendre infiniment 
les progrès de l'agriculture , ce premier 
& cet unique fondement de la population , 
de tout commerce certain , & de toute 
puiffance folide & durable (a), 

(fl) s'il arrîvoît un tems , & peut i être n'eft-il 
pas éloigné ! où toutes les nations Européennes fe 
trouvalTent réduites à leur valeur intrinfeque , où le 
commerce cefTant d'être meurtrier, ne fût plus qu'un 
objet de fociété & d'échanges entre les hommes , 



DES Paysages. i;p 
Les habitations des Cultivateurs heureux 
& tranquilles , s'éleveroient bientôt au 
milieu de toutes leurs cultures réunies 6c 
contigues. Leurs champs leur deviendroient 
par-là aufli faciles à cultiver que leurs yjr- 
dins ; les troupeaux de toute efpéce , tran- 
quilles ôcfans Gardiens, fe multiplieroient 
& s'engraifleroient dans les enclos fous les 
yeux du Maître. Et dans le fait : pourroit-il 
cxiller un féjour plus agréable , plus 
convenable à l'homme fage , que celui 

■^^^^^■^^^^^M^»»^»^— ^^B^i^ — p.» ■ ■■ I ■■■■■I. ' l • 11—^^1^ 

que d'avantages alors pour la Nation agricole , dans 
laquelle on auroit eu d'avance la fagelTe de pre'parer 
l'amélioration , & le commerce des cultures , tant par 
la difpofition du terrein , pour la plus grande facilité 
de l'agriculture , que par la répartition d'un impôt Am- 
ple 6c précis > dont le tarif établi fur la baze égale 
de l'évaluation des capitaux, aflureroit au Cultivateur, 
au-deflus du Rentier qui ne fait rien , un bénéfice 
toujours proportionné à fon travail , & le mettroit ainfî 
que le Rentier , à l'abri des chicanes fifcales accumu- 
lées fur les campagnes , où rinduftrie fe trouvera toujours 
étouiFée , tant qu'elles feront expofées à la crainte âc aux 
tourmens de Varbitrain» 



îS'O DE LA COMPOS. DES PaYSAGES* 

d'une maifon d'un genre fimple & rural ^ 
au milieu d'un payfage doux & tranquille ? 
Un fîmple petit chemin à travers les haies 
& les ombrages des enclos , pourroit eon* 
duire fucceflivement à jouir d'une manière 
intéreflante ôc variée , tantôt des différens 
afpcCls du payfage j tantôt du fpeâacle tou- 
jours animé de la culture des champs. Ce 
feroit alors qu'en s'épargnant les maladies , 
l'ennui, les dépenfes inutiles, la perte de tant 
de terrein dans de vaftes & triftes parcs , 
& fur-tout en écartant la mifére , & rame- 
nant le bonheur, on auroit véritablement 
mérité le prix,en joignant l'agréable à l'utile. 
Peut - être à force d'avoir épuifé toutes 
les folies , arrivera-t-il un jour où les hom- 
mes feront affez fages , pour préférer les 
vrais plaifirs de la nature , à la chimère ; ôc 
à la vanité. Ainfi foit-iL